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Le fil du temps et d’espace que je suivis ce 2 mai dans Lotbinière fut sans histoire. Ce samedi, le mercure dépassait à peine zéro lors de notre départ et la contrée hésitait encore entre deux scénarios : si c’est en de très rares endroits fort sombres et abrités du soleil que je vis de la neige, tout ou à peu près avait encore les couleurs et l’aspect de cette fausse « mort », cet endormissement de la nature aux arbres décharnés et aux tons terreux; l’explosion imminente du vert, si on la sentait proche, se faisait encore attendre.
Et le parcours fut également peu prodigue en ce qui concerne les bêtes, le timide printemps retenant la plupart des animaux de la ferme à l’intérieur. On salua quand même çà et là quelques chevaux et bien deux ou trois vaches. La gent ailée fut plus généreuse : l’après-midi nous fit voir des outardes, volant en v ou occupées à se remplir la panse dans un champ; on entendit le champ des mésanges (« ti-cul ») et des merles d’Amérique et on vit quelques volées de moineaux (au piètre vol, j’ai hâte de revoir hirondelles, artistes en la matière). Je retiens également deux chiens : un labrador qui se mit à chasser Xavier qui donna de la voix pour le stopper et un comique « chien de poche » qui, au milieu de la route et nous voyant approcher rapidement, se mit à aboyer de peur et retraita derechef !
Les humains se firent toutefois relativement présents mais pour la plus grande partie enfermés dans ces machines sur roues appelées « automobiles » ou « camions » pétaradantes et pour certaines nous dépassant d’une accélération rageuse. Toujours avoir les sens en éveil sur deux roues, les yeux sur le bitume à guetter craquelures et nids de poule et les oreilles guettant un « vroum » arrivant par derrière.
J’ai dessiné ce parcours il y a trois ans avec dans l’idée d’offrir aux grands randonneurs en début de saison un brevet avec peu de dénivelé. Lotbinière c’est comme la Montérégie sans les montérégiennes et le paysage y est essentiellement agricole avec quelques boisés çà et là. Il y a trois sections qui me plaisent particulièrement. La première relie Saint-Rédempteur (faisant partie du grand Lévis) à Saint-Agapit. Pierre Foglia fustigeait ces pistes cyclables aménagées sur des emprises ferroviaires abandonnées, préférant les vallons et villages. Il reste que cette partie du brevet est relativement courte, du kilomètre 16 au kilomètre 34. Mais on y roule sans soucis dans une contrée aux trois-quarts boisée. J’y fais régulièrement des incursions lors de randonnées de deux, trois, quatre heures. Le second bout que j’affectionne s’étire sur quelques 38 kilomètres; situé au milieu et où on trouve le deuxième point de contrôle du brevet, Lyster en constitue la parenthèse urbaine. Depuis Sainte-Agathe-de-Lotbinière, on frôle tout juste les Appalaches sur des vallons bien sages d’une contrée de fermes entrecoupée de boisés. C’est un coin ultra tranquille en dehors de l’axe que trace la route 218. Un peu avant Lyster puis passé cette municipalité, on suit la 218 qui longe la rivière Bécancour. Il y a très peu de circulation, c’est un peu sinueux, paisible, un beau coin pour le vélo. Mon troisième coup de cœur se trouve entre deux bouts « plates » : la 265 très droite que l’on suit sur quelques 28 kilomètres et la bien connue 132 qui nous ramènera à la grande ville et au pont de Québec. Le tout débute par un hors‑d’œuvre entre les kilomètres 125 et 133. Quoique la chaussée y soit quelque peu cabossée, la circulation y est tranquille. Le point d’orgue survient dramatiquement dans un court épisode marqué par la traversée encaissée de la rivière du Chêne : en l’absence de collines, cela prenait ce petit affluent du Saint-Laurent pour creuser cette plate contrée et gratifier le cycliste d’une descente de 18 % pour aboutir au magnifique Moulin du Portage ! L’adepte de courses de longue durée pas trop obsédé de faire un bon temps y fait habituellement un arrêt en ce lieu singulier. Une fois gravie la pente de l’autre côté suivra une suite de routes faisant quelques 17 kilomètres avant de rejoindre le fleuve et la passante route 132 : paysage essentiellement agricole avec quelques jolis points de vue vers le nord-ouest, le fleuve et les Laurentides au loin. Juste avant la 132, un espace boisé et de très jolies demeures et granges.
Sept types (où êtes-vous les filles ?) se mirent en route à sept heures. En compagnie de mon homonyme, je m’élançai à l’avant et bientôt deux groupes se formèrent : Marc, Marc, Olivier et Xavier devant et Jean, Jean-François et Nicolas derrière. C’est lorsque ces deux derniers nous rejoignirent à la pause repas à Lyster que l’on apprit les malheurs de Jean : perte d’une pièce d’équipement tombée dans le fleuve à l’occasion d’un joint de dilatation mal négocié sur le pont de Québec puis, ce qui mit fin à son brevet, bris de rayon arrière et enroulement de ce dernier autour de la roue libre, rendant impossible le pédalage.
C’est donc à six que l’on repartit du second point de contrôle, d’abord à une allure modérée puis plus véloce jusqu’à Notre-Dame-de-Lourdes où, après avoir pédalé en tête, je me rangeai sur la gauche pour reprendre ma place en queue. Moment de flottement alors que nous tournions plein nord pour rejoindre la route 265. Après cent kilomètres, on perdit toutefois un joueur en la personne de Marc Perron qui ne put enchaîner et suivre le groupe reparti à bonne allure. Me retrouvant en cinquième position, j’espérai ramener Marc vers la queue du peloton mais celui-ci s’éloigna inexorablement. Quant à moi, d’abord par solidarité envers mon camarade mais – je l’avoue – également parce que je trouvais un poil rapide notre allure et désirais souffler un peu, je choisis de laisser l’infortuné me rejoindre avant de le tirer direction Fortierville où, ayant perdu de vue le quatuor de tête, on obliqua vers le nord-est pour le retrouver au Moulin du Portage. Décidant là de marquer moi aussi un arrêt, Marc me cria qu’il allait continuer cahin-caha tout seul à son allure de 24 ou 25 kilomètres à l’heure et que nous finirions par le rejoindre, chose faite à l’avant-dernier point de contrôle de Sainte-Croix, où répétant son geste, il repartit seul sur les 49 kilomètres restants de ce brevet alors que nous nous sustentions et que la petite pluie entrevue avant Lyster se mit à tomber régulièrement. Je perdis mes compagnons à Saint-Antoine-de-Tilly et continuai devant, passablement usé et avide de revoir mes points de repère marquant l’approche de Saint-Nicolas, quartier à l’ouest de Lévis. Un regroupement général intervint passé la route Lagueux : le groupe emmené par Xavier et toujours soudé me dépassa, rejoignit Marc puis le laissa derrière, ce que je fis moi-même quelques instants plus tard en essayant de ne pas me faire lâcher. Une fois le Saint-Laurent retraversé et les pentes de Sillery gravies (à la douleur en ce qui me concerne), on se retrouva à quelques minutes d’intervalle café Musette pour boire une bière ou un café en contemplant hilares nos gueules crottées de randonneurs de longue durée sous la pluie et les routes poussiéreuses de mai.
- Marc Lusignan, 3 mai 2026