L’anatomie d’une certaine chute — Récit du brevet de 400 km du 29 mai 2026 par Marian Haiduc

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L’anatomie d’une cer­taine chute

Je suis une per­son­ne intel­li­gente — ça, c’est mon ego. Par­fois, je fais des choses stu­pides — et ça, c’est la vraie vie. J’ai lu ça quelque part sur Inter­net et je me suis dit : « Voilà, je ne suis pas le seul. »

Ceci n’est pas un réc­it de course, même si l’incident est sur­venu lors d’un brevet, plus spé­ci­fique­ment lors du 400 km de nuit des Lau­ren­tides. Pour moi, c’était un aban­don au km 85 (McDo Saint-Jovite). Trop de pluie, pas assez de vête­ments d’échange, et mon cerveau qui ne se voy­ait pas rouler jusqu’à 7 heures du matin jusqu’au prochain dépan­neur ouvert. Je suis arrivé au pre­mier point de con­trôle vers minu­it et, après presque une heure d’arrêt au McDo, je décide donc de retourn­er à Saint-Jérôme. 85 km à faire sur le P’tit Train du Nord, assez facile (de toute façon, j’étais par­ti pour rouler 400 km).

Je quitte le McDo vers 1 h 10 et je com­mence à rouler. La pluie s’arrête et mon corps se réchauffe. Tou­jours mag­ique de rouler seul la nuit. Je roule assez vite: Sainte-Agathe, Val-David, Val-Morin… et voilà le pre­mier arbre tombé sur la piste (en fait le deux­ième — le pre­mier était à Sainte-Agathe, mais je le savais parce qu’on l’avait vu dans la pre­mière par­tie). Lui, et les prochains, c’était nou­veau : il est tombé après notre pas­sage vers Mont-Trem­blant. Parce que je roulais seul, j’avais mes deux lumières avant allumées et j’ai aperçu l’arbre assez à temps pour m’arrêter. Et puis un deux­ième, que j’évite de justesse.

Mais pas le troisième.

J’étais dans la descente vers Saint-Jérôme, dans le parc région­al de la Riv­ière du Nord. Il était env­i­ron 4 h du matin et il me restait env­i­ron 8 km à faire. Et j’ai aperçu l’arbre. Un peu en retard, parce qu’il n’était pas tombé au sol; il était sus­pendu à env­i­ron 1 m du sol, un peu incliné vers le bas, mais per­pen­dic­u­laire à la piste (je peux faire un dessin pour une meilleure com­préhen­sion).

J’ai déjà dit que j’étais dans la descente et qu’il me restait 8 km à faire : je roulais à 30 km/h, rien de spé­cial.

J’ai dit que j’ai aperçu l’arbre un peu en retard; je regar­dais plus le sol, il y avait encore beau­coup de flaques d’eau.

Si, dans les deux pre­miers cas, ma pre­mière réac­tion était de frein­er, ici, non.

Je me suis dit que je pou­vais pass­er, que je devais seule­ment baiss­er la tête et que je pou­vais pass­er en dessous. Ce n’était pas un grand arbre, assez jeune, un tronc d’environ 1,5 pouce de diamètre et beau­coup de petites branch­es avec des feuilles. En effet, je n’ai pas vu la grosseur du tronc tout de suite. J’ai vu des petites branch­es avec des feuilles, d’où l’idée que je pou­vais pass­er. J’ai vu le tronc à env­i­ron 5 — 6 m avant l’impact.

Je vous rap­pelle encore une fois ma vitesse — 30 km/h : tout se passe extrême­ment vite. Il faut exacte­ment 0,6 sec­onde pour par­courir 5 mètres.

Je baisse ma tête en réal­isant tout de suite que ma flex­i­bil­ité est loin de celle d’un acro­bate du Cirque du Soleil. Donc, je frappe le tronc avec mon casque. Rien de grave : dans la pre­mière mil­lisec­onde, je passe. J’ai poussé le tronc tout en gar­dant mon équili­bre. Dans ma tête : ok, j’ai passé.

Mais… L’arbre était jeune, vert et très résilient. Je ne veux pas faire le prof, mais je vous rap­pelle la déf­i­ni­tion de la résilience : la capac­ité à rebondir face à l’adversité, à absorber les chocs et à se recon­stru­ire après un trau­ma­tisme. L’arbre a pris la déf­i­ni­tion au pied de la let­tre.

Une fois poussé avec mon énergie ciné­tique, il a rebon­di et j’ai eu une deux­ième frappe digne d’un com­bat médié­val avec une pique (j’aime beau­coup Don Qui­chotte). L’énergie ciné­tique est l’énergie que pos­sède un corps en rai­son de son mou­ve­ment. Plus un objet est lourd et se déplace rapi­de­ment (moi — quelle sur­prise), plus son énergie ciné­tique est élevée.

J’ai reçu la deux­ième frappe, encore sur mon casque. Et je pense que l’âge m’a sauvé, parce que si j’avais été plus jeune, j’aurais eu le temps de relever ma tête et de recevoir le tronc en plein face (j’étais encore la tête basse sur le vélo).

La deux­ième frappe m’a mis au sol. Dans les pre­mières sec­on­des, je ne com­prends pas pourquoi. Pourquoi un deux­ième impact? Je viens de pass­er. Mais bon, j’étais au sol : rien de grave. Le vélo est cor­rect, mon vis­age presque — une petite égratignure sur le men­ton, prob­a­ble­ment due au con­tact avec le guidon, le casque non, mais il a fait son tra­vail. Un peu mal au dos et au cou.

Je me suis relevé, je suis mon­té sur le vélo et je suis retourné à mon auto. Sur le chemin du retour, j’ai ren­con­tré deux mouf­fettes. Pour ceux qui ne sont pas à jour avec les nou­velles, j’ai été aspergé par une mouf­fette sur mon par­cours pour la Flèche, deux semaines avant (aus­si un par­cours de 400 km avec un départ à 20 h). Cette fois-ci, rien de spé­cial, tout s’est bien passé.

J’ai eu beau­coup de plaisir, plus tard, à essay­er de recon­stru­ire et de com­pren­dre mon con­tact avec l’arbre. C’est impres­sion­nant, notre pou­voir de visu­alis­er et de décom­pos­er un événe­ment en petites séquences, faire une analyse… et com­pren­dre que par­fois on est moins rapi­de à pren­dre de bonnes déci­sions. Sur ma rétine, j’ai encore l’image du tronc — sur­prise — et dans mon cerveau, l’incompréhension de la deux­ième frappe — une autre sur­prise.

Des choses à appren­dre? Je ne sais pas, mais je suis presque sûr que je prendrais la même déci­sion. Mais bon, rouler moins vite la nuit. Mal­gré les dizaines de mil­liers de kilo­mètres en vélo et notre sen­sa­tion d’invincibilité, par­fois on doit adapter sa vitesse aux cir­con­stances — quelle bonne recom­man­da­tion du Code de la sécu­rité routière.

Je ne suis pas trop fier de moi quand je fais des bêtis­es, donc je n’ai pas rem­pli cor­recte­ment le for­mu­laire après le brevet; je n’ai pas men­tion­né mon inci­dent. Mais je peux le faire main­tenant pour les sta­tis­tiques. Prob­a­ble­ment, je dois aus­si ajouter ma ren­con­tre avec la mouf­fette deux semaines avant.

Je suis une per­son­ne intel­li­gente. Par­fois, je fais des choses stu­pides. Faire un brevet de ran­don­neur, c’est une chose mag­ique. On se voit dans deux semaines au brevet du lac Mégan­tic.

Mar­i­an Haiduc, 06 juin 2026