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L’anatomie d’une certaine chute
Je suis une personne intelligente — ça, c’est mon ego. Parfois, je fais des choses stupides — et ça, c’est la vraie vie. J’ai lu ça quelque part sur Internet et je me suis dit : « Voilà, je ne suis pas le seul. »
Ceci n’est pas un récit de course, même si l’incident est survenu lors d’un brevet, plus spécifiquement lors du 400 km de nuit des Laurentides. Pour moi, c’était un abandon au km 85 (McDo Saint-Jovite). Trop de pluie, pas assez de vêtements d’échange, et mon cerveau qui ne se voyait pas rouler jusqu’à 7 heures du matin jusqu’au prochain dépanneur ouvert. Je suis arrivé au premier point de contrôle vers minuit et, après presque une heure d’arrêt au McDo, je décide donc de retourner à Saint-Jérôme. 85 km à faire sur le P’tit Train du Nord, assez facile (de toute façon, j’étais parti pour rouler 400 km).
Je quitte le McDo vers 1 h 10 et je commence à rouler. La pluie s’arrête et mon corps se réchauffe. Toujours magique de rouler seul la nuit. Je roule assez vite: Sainte-Agathe, Val-David, Val-Morin… et voilà le premier arbre tombé sur la piste (en fait le deuxième — le premier était à Sainte-Agathe, mais je le savais parce qu’on l’avait vu dans la première partie). Lui, et les prochains, c’était nouveau : il est tombé après notre passage vers Mont-Tremblant. Parce que je roulais seul, j’avais mes deux lumières avant allumées et j’ai aperçu l’arbre assez à temps pour m’arrêter. Et puis un deuxième, que j’évite de justesse.
Mais pas le troisième.
J’étais dans la descente vers Saint-Jérôme, dans le parc régional de la Rivière du Nord. Il était environ 4 h du matin et il me restait environ 8 km à faire. Et j’ai aperçu l’arbre. Un peu en retard, parce qu’il n’était pas tombé au sol; il était suspendu à environ 1 m du sol, un peu incliné vers le bas, mais perpendiculaire à la piste (je peux faire un dessin pour une meilleure compréhension).
J’ai déjà dit que j’étais dans la descente et qu’il me restait 8 km à faire : je roulais à 30 km/h, rien de spécial.
J’ai dit que j’ai aperçu l’arbre un peu en retard; je regardais plus le sol, il y avait encore beaucoup de flaques d’eau.
Si, dans les deux premiers cas, ma première réaction était de freiner, ici, non.
Je me suis dit que je pouvais passer, que je devais seulement baisser la tête et que je pouvais passer en dessous. Ce n’était pas un grand arbre, assez jeune, un tronc d’environ 1,5 pouce de diamètre et beaucoup de petites branches avec des feuilles. En effet, je n’ai pas vu la grosseur du tronc tout de suite. J’ai vu des petites branches avec des feuilles, d’où l’idée que je pouvais passer. J’ai vu le tronc à environ 5 — 6 m avant l’impact.
Je vous rappelle encore une fois ma vitesse — 30 km/h : tout se passe extrêmement vite. Il faut exactement 0,6 seconde pour parcourir 5 mètres.
Je baisse ma tête en réalisant tout de suite que ma flexibilité est loin de celle d’un acrobate du Cirque du Soleil. Donc, je frappe le tronc avec mon casque. Rien de grave : dans la première milliseconde, je passe. J’ai poussé le tronc tout en gardant mon équilibre. Dans ma tête : ok, j’ai passé.
Mais… L’arbre était jeune, vert et très résilient. Je ne veux pas faire le prof, mais je vous rappelle la définition de la résilience : la capacité à rebondir face à l’adversité, à absorber les chocs et à se reconstruire après un traumatisme. L’arbre a pris la définition au pied de la lettre.
Une fois poussé avec mon énergie cinétique, il a rebondi et j’ai eu une deuxième frappe digne d’un combat médiéval avec une pique (j’aime beaucoup Don Quichotte). L’énergie cinétique est l’énergie que possède un corps en raison de son mouvement. Plus un objet est lourd et se déplace rapidement (moi — quelle surprise), plus son énergie cinétique est élevée.
J’ai reçu la deuxième frappe, encore sur mon casque. Et je pense que l’âge m’a sauvé, parce que si j’avais été plus jeune, j’aurais eu le temps de relever ma tête et de recevoir le tronc en plein face (j’étais encore la tête basse sur le vélo).
La deuxième frappe m’a mis au sol. Dans les premières secondes, je ne comprends pas pourquoi. Pourquoi un deuxième impact? Je viens de passer. Mais bon, j’étais au sol : rien de grave. Le vélo est correct, mon visage presque — une petite égratignure sur le menton, probablement due au contact avec le guidon, le casque non, mais il a fait son travail. Un peu mal au dos et au cou.
Je me suis relevé, je suis monté sur le vélo et je suis retourné à mon auto. Sur le chemin du retour, j’ai rencontré deux mouffettes. Pour ceux qui ne sont pas à jour avec les nouvelles, j’ai été aspergé par une mouffette sur mon parcours pour la Flèche, deux semaines avant (aussi un parcours de 400 km avec un départ à 20 h). Cette fois-ci, rien de spécial, tout s’est bien passé.
J’ai eu beaucoup de plaisir, plus tard, à essayer de reconstruire et de comprendre mon contact avec l’arbre. C’est impressionnant, notre pouvoir de visualiser et de décomposer un événement en petites séquences, faire une analyse… et comprendre que parfois on est moins rapide à prendre de bonnes décisions. Sur ma rétine, j’ai encore l’image du tronc — surprise — et dans mon cerveau, l’incompréhension de la deuxième frappe — une autre surprise.
Des choses à apprendre? Je ne sais pas, mais je suis presque sûr que je prendrais la même décision. Mais bon, rouler moins vite la nuit. Malgré les dizaines de milliers de kilomètres en vélo et notre sensation d’invincibilité, parfois on doit adapter sa vitesse aux circonstances — quelle bonne recommandation du Code de la sécurité routière.
Je ne suis pas trop fier de moi quand je fais des bêtises, donc je n’ai pas rempli correctement le formulaire après le brevet; je n’ai pas mentionné mon incident. Mais je peux le faire maintenant pour les statistiques. Probablement, je dois aussi ajouter ma rencontre avec la mouffette deux semaines avant.
Je suis une personne intelligente. Parfois, je fais des choses stupides. Faire un brevet de randonneur, c’est une chose magique. On se voit dans deux semaines au brevet du lac Mégantic.
Marian Haiduc, 06 juin 2026