Lotbinière entre hiver et été — Récit du brevet de 200 km du 2 mai 2026 par Marc Lusignan

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Le fil du temps et d’espace que je suiv­is ce 2 mai dans Lot­binière fut sans his­toire. Ce same­di, le mer­cure dépas­sait à peine zéro lors de notre départ et la con­trée hési­tait encore entre deux scé­nar­ios : si c’est en de très rares endroits fort som­bres et abrités du soleil que je vis de la neige, tout ou à peu près avait encore les couleurs et l’aspect de cette fausse « mort », cet endormisse­ment de la nature aux arbres décharnés et aux tons ter­reux; l’explosion immi­nente du vert, si on la sen­tait proche, se fai­sait encore atten­dre.


Et le par­cours fut égale­ment peu prodigue en ce qui con­cerne les bêtes, le timide print­emps retenant la plu­part des ani­maux de la ferme à l’intérieur. On salua quand même çà et là quelques chevaux et bien deux ou trois vach­es. La gent ailée fut plus généreuse : l’après-midi nous fit voir des out­ardes, volant en v ou occupées à se rem­plir la panse dans un champ; on enten­dit le champ des mésanges (« ti-cul ») et des mer­les d’Amérique et on vit quelques volées de moineaux (au piètre vol, j’ai hâte de revoir hiron­delles, artistes en la matière). Je retiens égale­ment deux chiens : un labrador qui se mit à chas­s­er Xavier qui don­na de la voix pour le stop­per et un comique « chien de poche » qui, au milieu de la route et nous voy­ant approcher rapi­de­ment, se mit à aboy­er de peur et retrai­ta derechef !


Les humains se firent toute­fois rel­a­tive­ment présents mais pour la plus grande par­tie enfer­més dans ces machines sur roues appelées « auto­mo­biles » ou « camions » pétaradantes et pour cer­taines nous dépas­sant d’une accéléra­tion rageuse. Tou­jours avoir les sens en éveil sur deux roues, les yeux sur le bitume à guet­ter craque­lures et nids de poule et les oreilles guet­tant un « vroum » arrivant par der­rière.


J’ai dess­iné ce par­cours il y a trois ans avec dans l’idée d’offrir aux grands ran­don­neurs en début de sai­son un brevet avec peu de dénivelé. Lot­binière c’est comme la Mon­térégie sans les mon­térégi­en­nes et le paysage y est essen­tielle­ment agri­cole avec quelques boisés çà et là. Il y a trois sec­tions qui me plaisent par­ti­c­ulière­ment. La pre­mière relie Saint-Rédemp­teur (faisant par­tie du grand Lévis) à Saint-Agapit. Pierre Foglia fustigeait ces pistes cyclables amé­nagées sur des empris­es fer­rovi­aires aban­don­nées, préférant les val­lons et vil­lages. Il reste que cette par­tie du brevet est rel­a­tive­ment courte, du kilo­mètre 16 au kilo­mètre 34. Mais on y roule sans soucis dans une con­trée aux trois-quarts boisée. J’y fais régulière­ment des incur­sions lors de ran­don­nées de deux, trois, qua­tre heures. Le sec­ond bout que j’affectionne s’étire sur quelques 38 kilo­mètres; situé au milieu et où on trou­ve le deux­ième point de con­trôle du brevet, Lyster en con­stitue la par­en­thèse urbaine. Depuis Sainte-Agathe-de-Lot­binière, on frôle tout juste les Appalach­es sur des val­lons bien sages d’une con­trée de fer­mes entre­coupée de boisés. C’est un coin ultra tran­quille en dehors de l’axe que trace la route 218. Un peu avant Lyster puis passé cette munic­i­pal­ité, on suit la 218 qui longe la riv­ière Bécan­cour. Il y a très peu de cir­cu­la­tion, c’est un peu sin­ueux, pais­i­ble, un beau coin pour le vélo. Mon troisième coup de cœur se trou­ve entre deux bouts « plates » : la 265 très droite que l’on suit sur quelques 28 kilo­mètres et la bien con­nue 132 qui nous ramèn­era à la grande ville et au pont de Québec. Le tout débute par un hors‑d’œuvre entre les kilo­mètres 125 et 133. Quoique la chaussée y soit quelque peu cabossée, la cir­cu­la­tion y est tran­quille. Le point d’orgue survient dra­ma­tique­ment dans un court épisode mar­qué par la tra­ver­sée encais­sée de la riv­ière du Chêne : en l’absence de collines, cela pre­nait ce petit afflu­ent du Saint-Lau­rent pour creuser cette plate con­trée et grat­i­fi­er le cycliste d’une descente de 18 % pour aboutir au mag­nifique Moulin du Portage ! L’adepte de cours­es de longue durée pas trop obsédé de faire un bon temps y fait habituelle­ment un arrêt en ce lieu sin­guli­er. Une fois gravie la pente de l’autre côté suiv­ra une suite de routes faisant quelques 17 kilo­mètres avant de rejoin­dre le fleuve et la pas­sante route 132 : paysage essen­tielle­ment agri­cole avec quelques jolis points de vue vers le nord-ouest, le fleuve et les Lau­ren­tides au loin. Juste avant la 132, un espace boisé et de très jolies demeures et granges.


Sept types (où êtes-vous les filles ?) se mirent en route à sept heures. En com­pag­nie de mon homonyme, je m’élançai à l’avant et bien­tôt deux groupes se for­mèrent : Marc, Marc, Olivi­er et Xavier devant et Jean, Jean-François et Nico­las der­rière. C’est lorsque ces deux derniers nous rejoignirent à la pause repas à Lyster que l’on apprit les mal­heurs de Jean : perte d’une pièce d’équipement tombée dans le fleuve à l’occasion d’un joint de dilata­tion mal négo­cié sur le pont de Québec puis, ce qui mit fin à son brevet, bris de ray­on arrière et enroule­ment de ce dernier autour de la roue libre, ren­dant impos­si­ble le pédalage.


C’est donc à six que l’on repar­tit du sec­ond point de con­trôle, d’abord à une allure mod­érée puis plus véloce jusqu’à Notre-Dame-de-Lour­des où, après avoir pédalé en tête, je me rangeai sur la gauche pour repren­dre ma place en queue. Moment de flot­te­ment alors que nous tournions plein nord pour rejoin­dre la route 265. Après cent kilo­mètres, on perdit toute­fois un joueur en la per­son­ne de Marc Per­ron qui ne put enchaîn­er et suiv­re le groupe repar­ti à bonne allure. Me retrou­vant en cinquième posi­tion, j’espérai ramen­er Marc vers la queue du pelo­ton mais celui-ci s’éloigna inex­orable­ment. Quant à moi, d’abord par sol­i­dar­ité envers mon cama­rade mais – je l’avoue – égale­ment parce que je trou­vais un poil rapi­de notre allure et désir­ais souf­fler un peu, je choi­sis de laiss­er l’infortuné me rejoin­dre avant de le tir­er direc­tion Fortierville où, ayant per­du de vue le quatuor de tête, on obli­qua vers le nord-est pour le retrou­ver au Moulin du Portage. Déci­dant là de mar­quer moi aus­si un arrêt, Marc me cria qu’il allait con­tin­uer cahin-caha tout seul à son allure de 24 ou 25 kilo­mètres à l’heure et que nous finiri­ons par le rejoin­dre, chose faite à l’avant-dernier point de con­trôle de Sainte-Croix, où répé­tant son geste, il repar­tit seul sur les 49 kilo­mètres restants de ce brevet alors que nous nous sus­ten­tions et que la petite pluie entre­vue avant Lyster se mit à tomber régulière­ment. Je perdis mes com­pagnons à Saint-Antoine-de-Tilly et con­tin­u­ai devant, pass­able­ment usé et avide de revoir mes points de repère mar­quant l’approche de Saint-Nico­las, quarti­er à l’ouest de Lévis. Un regroupe­ment général inter­vint passé la route Lagueux : le groupe emmené par Xavier et tou­jours soudé me dépas­sa, rejoignit Marc puis le lais­sa der­rière, ce que je fis moi-même quelques instants plus tard en essayant de ne pas me faire lâch­er. Une fois le Saint-Lau­rent retra­ver­sé et les pentes de Sillery gravies (à la douleur en ce qui me con­cerne), on se retrou­va à quelques min­utes d’intervalle café Musette pour boire une bière ou un café en con­tem­plant hilares nos gueules crot­tées de ran­don­neurs de longue durée sous la pluie et les routes pous­siéreuses de mai.

  • Marc Lusig­nan, 3 mai 2026