Mon deuxième Paris Brest Paris par Jean-François Le Strat

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Fin août 2007, je venais à peine de finir mon pre­mier Paris Brest Paris, en 85H08, avec mes amis de l’Am­i­cale Cyclo de Trévé que je voulais déjà en faire un autre, qua­tre ans plus tard, en 2011.En 2007, je l’ai par­cou­ru sous licence du club de vélo de Chal­lans en Vendée et sous les couleurs de l’am­i­cale cyclo de Trévé, ville lim­itro­phe de Loudéac. Toute­fois, pour l’édi­tion de 2011, je me suis mis en tête de m’in­scrire sous les couleurs du Cana­da, ayant fait allégeance à la Reine d’An­gleterre pour devenir Cana­di­en en Novem­bre 2005.

Mais pour représen­ter le Cana­da à la plus belle ran­don­née cyclo­touriste, je me devais de mieux con­naitre mon pays d’adop­tion. Le Cana­da a pour devise «d’un océan à l’autre». Alors, en Sep­tem­bre 2007, je suis allé au bord du Paci­fique, à Van­cou­ver et après avoir passé l’hiv­er à tra­vailler au cen­tre de ser­vice de la Moun­tain Equip­ment Coop, j’ai décidé de devenir le mec de la MEC qui a fait la route de la MEC en pas­sant par Lamecque. Je trou­vais la phrase rigolote et j’aime bien me lancer des défis qui peu­vent paraitrent inutiles. J’ai entre­pris de tra­vers­er en vélo le Cana­da en autonomie com­plète.

Le 2 Juin 2008, je suis par­ti de Van­cou­ver et j’ai pointé dans tous les mag­a­sins de la coopéra­tive d’équipement de sport. A l’époque, il y en avait neuf au total, à savoir : Van­cou­ver, North-Van­cou­ver, Vic­to­ria, Cal­gary, Edmon­ton, Win­nipeg, Toron­to, Ottawa, Mon­tréal, Québec et Hal­i­fax, à l’autre bout du con­ti­nent, sur la côte Atlan­tique. J’ai évidem­ment pro­posé mon pro­jet à mon employeur mais je n’ai nulle­ment sus­cité son intérêt. Ils ont beau avoir pour slo­gan d’aider leurs mem­bres à dévelop­per des activ­ités sportives et écologiques de grandes natures. Il sem­blerait que je ne sois pas assez intéres­sant pour eux. Mais ce n’est pas grave : je suis surtout Bre­ton et on a la répu­ta­tion d’être déter­miné alors j’ai quand même été au bout de mon idée et j’ai entre­pris cette aven­ture sans leur sou­tien. Mal­heureuse­ment, le 16 juil­let, alors que je venais de rejoin­dre mon camp de base de Joli­ette, après plus de 45 jours de voy­age et plus de 6500 kilo­mètres, en con­sul­tant mon compte en banque, j’ai dû pren­dre la sage déci­sion de met­tre mon voy­age en som­meil. Je n’avais plus d’ar­gent sur mon compte en banque, alors j’ai cher­ché un tra­vail pour me refaire une san­té finan­cière.

Mais il me restait deux mag­a­sins à rejoin­dre, Québec et Hal­i­fax. Je devais aus­si me ren­dre à Lamecque au Nou­veau Brunswick. Je vous rap­pelle que je voulais être le Mec de la Mec qui fait la route de la Mec en pas­sant par Lamecque. J’ai de la suite dans mes idées et en mai 2009, je suis retourné sur les routes pour com­pléter mon voy­age et aller au bout de mon pro­jet. Je suis par­ti de Mon­tréal pour rejoin­dre les deux derniers mag­a­sins de Québec et Hal­i­fax et j’en ai prof­ité pour faire le tour de la Gaspésie, la route de l’A­cadie. Je me suis ren­du à Lamecque au Nou­veau Brunswick, aux Iles du Prince Edward, aux Iles de la Madeleine pour finir en Nou­velle Ecosse au mag­a­sin MEC d’Hal­i­fax.

De là je me suis ren­du par avion en Europe et en Bre­tagne, à Loudéac plus exacte­ment pour être proche de ma famille. Je voulais aller au bout de mon voy­age, je suis aus­si allé au bout du voy­age de ma Maman. Je me suis ren­du le 30 juin 2009 au chevet de ma mère. C’é­tait le jour de son 64ième et dernier anniver­saire. Elle était en soin pal­li­atif après son troisième com­bat con­tre le crabe en qua­tre ans. C’é­tait sa dernière lutte et j’é­tais auprès d’elle pour l’ac­com­pa­g­n­er à sa fin de voy­age. Elle est décédée le 23 juil­let 2009, à l’âge de 64 ans. Trois ans et demi après mon Père qui lui avait 57 ans au moment de son décès.

En avril, je suis retourné pour la troisième fois au Québec. Et après avoir tra­vail­lé un petit peu, je me suis mis en tête de faire le tour du Québec en Vélo. J’ai appelé ce voy­age «les grandes voies du Québec». Je suis par­ti le 26 Aout 2010 du pays de la Bot­tine Souri­ante, à mon camp de base de Joli­ette. Je me suis ren­du chez Jean-Pierre Fer­land à St Nor­bert, chez Fred Pel­lerin à St Elie-de-Cax­ton, chez le voleur de voies de Shaw­ini­gan, Jean Chré­tien. J’ai remon­té la riv­ière Saint Mau­rice jusqu’à La Tuque, chez Félix Leclerc dont les souliers avaient beau­coup voy­agé. J’ai rejoint le Lac St-Jean, Ville Sague­nay, pris le pont à Chicouti­mi pour suiv­re la riv­ière Mar­guerite jusqu’aux Escoumins. Ensuite, j’ai longé le lit­toral de la Côte Nord du fleuve St Lau­rent pour attein­dre le vil­lage natal d’une autre grande voie du Québec : Nataschquan et la mai­son de Gilles Vigneault.

Je voulais me ren­dre jusqu’au bout de la route à Pointe Par­ent, la réserve Mon­tag­naise au bord de la riv­ière Nataschquan. Au bout de la route 138, sur le pan­neau jaune et noir sig­nalant la fin du chemin, j’ai accroché la clef de la mai­son de mes par­ents que je ne voulais pas jeter comme une vul­gaire clef. Puis comme le dit la chan­son de Charlebois, je suis revenu à Mon­tréal. Et comme pour tous les voy­ages qui vont au bout de la nuit, je suis allé chez Céline à Charle­magne, pas l’écrivain mais bien la chanteuse pop­u­laire.

Main­tenant que je con­nais plus le Cana­da que la majorité des citoyens de ce pays, je pense que je peux fière­ment et légitime­ment représen­ter ce pays à la plus belle ran­don­née cyclo­touriste: le 17ieme Paris Brest Paris 2011.

J’ai passé l’hiv­er avec l’idée fixe de par­ticiper à cette épreuve de Paris Brest Paris avec le mail­lot du Cana­da sur le dos. Il n’y avait pas que mon idée qui était fixe, mais aus­si le pignon de mon vélo de cour­si­er. J’é­tais cour­si­er vélo dans les rues de Mon­tréal avec un vélo sans vitesse et sans freins en fixe, 46 dents sur le plateau et 16 dents sur le pignon, sans roue libre. Un méti­er génial, mais très dan­gereux et surtout pas payant. Une vraie job d’esclave ou j’avais vrai­ment l’im­pres­sion d’être un vrai forçat de la route.

A la mi-mai, après trois acci­dents dans la même semaine dont un qui me vaut actuelle­ment un avis de recherche de la Police de Mon­tréal, j’ai arrêté mon tra­vail pour me focalis­er sur l’ob­jec­tif de mon année et ain­si je me suis con­sacré à la pré­pa­ra­tion de mes brevets qual­i­fi­cat­ifs pour le PBP. J’ai passé mes brevets à Mon­tréal au Club Vélo Ran­don­neurs de Mon­tréal. Je les ai finis le 25 juin par le Brevet de Ran­don­neur Mon­di­al de 600 kilo­mètres. Le 30 juin 2011, je décol­lais de Mon­tréal pour rejoin­dre Nantes en France.

Depuis mon arrivée en France et en atten­dant le départ du 17° Paris Brest Paris, je me suis bal­adé en vélo en Bre­tagne et le long du lit­toral Atlan­tique, soit plus de 2800 kilo­mètres qui m’a per­mis de faire le tour de ma famille et de mes amis. Depuis le 26 Aout 2011, si j’ad­di­tionne mon tour du Québec, ma sai­son hiver­nale de cour­si­er vélo dans les rues hos­tiles de Mon­tréal et ma pré­pa­ra­tion au Paris Brest Paris, je totalise plus de 25000 kilo­mètres au comp­teur. Je ne pense pas qu’il y a beau­coup de per­son­nes à avoir roulé autant cette année.

Depuis 2007 et ma déci­sion de boy­cotter le pét­role, le vélo est mon prin­ci­pal moyen de trans­port. Je n’u­tilise plus de voiture, je ne passe plus à la pompe à essence. Je préfère l’essence de jar­ret. Le jour de ma mort, je lègue mes jambes à la tribu anthro­pophage de votre choix. Des jam­bons pareils, il ne faut pas que cela se perde.

Pour cette deux­ième édi­tion, je vais prof­iter de la logis­tique de mes amis du club de Trévé. Ils m’ac­cueil­lent chaleureuse­ment dans leur équipe de cyclo et je monte à Paris avec eux pour rejoin­dre le domi­cile de nos amis d’E­lan­court, chez Chris­t­ian et Josette. Ce cou­ple d’a­mi reçoit les cyclistes de l’am­i­cale cyclo de Trévé et ils nous font prof­iter de leur extrême gen­til­lesse et de leur grande hos­pi­tal­ité. Ils font un peu office de directeurs de cours­es. Ils habitent à 10 kilo­mètres du point de départ et ils nous nous instal­lons dans leur jardin et leur sous-sol pour pré­par­er notre aven­ture.

Mal­heureuse­ment, en mon­tant à Paris avec mes amis de Trévé, cela ne me per­met pas d’être présent le same­di à 14H30 devant le gym­nase des droits de l’homme de St Quentin en Yve­lines pour la pho­to de groupe des cana­di­ens et des québé­cois engagés sur cette épreuve. En 2007, j’avais réus­si à être à moitié dessus, pour 2011 je ne serais pas sur la pho­to.

J’ai pris le départ libre de 21 heures, mes amis de Trévé et de Loudéac aus­si. Nous par­tirons en dernier dans la soirée par petit groupe de 25 ran­don­neurs. Les con­di­tions cli­ma­tiques de la journée nous ont don­né rai­son. Nous évi­tons la forte chaleur de l’après-midi et les longs délais d’at­tentes avant de pou­voir s’élancer sur les routes.

Je pars donc dans l’escadrille du Goé­land, à 21H03. Je roule avec eux pour le début de la nuit. On est neuf en tout dans notre groupe. Je leur avais annon­cé mon inten­tion de rouler tout seul sur ce Paris Brest, mais je veux prof­iter de l’am­biance de groupe encore un petit peu. Cela me rap­pelle l’e­sprit de con­vivi­al­ité d’il y a qua­tre ans. Mais c’est dif­fi­cile à gér­er un groupe de neuf ran­don­neurs sur plus de 1200 kilo­mètres et surtout je n’ai pas le même type de pré­pa­ra­tion que mes amis.

Je me sens bien dans les pre­miers cents kilo­mètres, je suis en pleine forme et cer­tains des mem­bres du groupe me deman­dent régulière­ment de rouler moins vite. A Longny-au-Perche, la route s’élève et en haut de la deux­ième bosse, je ne coupe pas mon effort. Sans les prévenir plus que ca, je lâche mes amis pour rouler tout seul à mon rythme. Je suis habitué de rouler tout seul depuis main­tenant qua­tre ans, et je veux prof­iter pleine­ment de ma forme physique.

J’ar­rive au pre­mier point de con­trôle de Vil­laines-la-Juhel, au kilo­mètre 221, à la fin de la pre­mière nuit. Il est 06H35 quand je pointe. Comme à tous les points de con­trôle que je vais rejoin­dre, je me restau­re, je fais le vide de ma vessie et le plein de mes bidons, je mange et je me repose un petit peu. Je m’oc­troie une quar­an­taine de min­utes.

Je repars au petit jour. Je suis en bonne forme physique. Et je file vers la Bre­tagne et Fougères. Je dou­ble énor­mé­ment de per­son­nes et rare sont celles qui arrivent à soutenir mon rythme. Il y a eu Nor­bert, un belge de Brux­elles qui est à son qua­trième PBP et surtout mon ami Carl Morin, un québé­cois qui roule sur un vélo à pignon fixe qu’il a con­stru­it lui-même. Je suis con­tent de l’avoir ren­con­tré en si bonne forme. Il va un peu vite pour moi pour le moment et je le laisse con­tin­uer son chemin à son rythme. J’at­teins le point de con­trôle de Fougères à 11H37. On est au kilo­mètre 306.

Main­tenant les routes de Bre­tagne me sont plus famil­ières et Tin­té­ni­ac est atteint à 14H51. Ma moyenne kilo­métrique glob­ale depuis le départ de St Quentin est de 20.5 km/h et ma vitesse de croisière est de plus de 23 km/h. Je com­mence cepen­dant à ressen­tir une douleur per­sis­tante sur ma rotule droite. C’est une douleur gênante mais elle ne m’empêche pas d’a­vancer à bon rythme. Je con­tin­ue à dou­bler beau­coup de ran­don­neurs.

A Tin­té­ni­ac, j’en­file mon mail­lot Jaune et Noir du Stade Loudéa­cien. Je suis orig­i­naire de cette ville qui sera le prochain point de con­trôle et dans cette com­mune mon nom de famille est irrémé­di­a­ble­ment asso­cié à ce club de foot qui aurait fêté ses 102 ans cette année. Mais tout comme mes par­ents, il ne fait plus par­tie de ce monde aujour­d’hui et c’est pour leur ren­dre hom­mage à tous ces chers dis­parus que je revêts un ancien mail­lot du club. Cette idée fixe, je l’ai en tête depuis Noel dernier.

J’ar­rive à Loudéac à 19H25. J’ai déjà par­cou­ru 449 kilo­mètres et cela fait plus de 22H23 que je suis par­ti de St-Quentin-en-Yve­lines. Je vais dormir chez un cou­ple d’amis, Eric et Vanes­sa. Je fais un peu de social avec tous mes amis qui sont venus me soutenir et m’en­cour­ager. Jean-Jacques, Olive, Char­lot, Nico, Pierre m’ac­cueil­lent chaleureuse­ment. Ma pre­mière grosse journée est ter­minée. Je vais rapi­de­ment me douch­er, manger, don­ner quelques nou­velles via Face­book et surtout je vais dormir deux heures. Ma douleur au genou est tou­jours vive mais je compte sur une petite nuit de som­meil pour me refaire une san­té. Juste avant de me couch­er, j’ar­rive à con­tac­ter mon frère Sébastien sur Face­book pour lui dire que je serais en haut du Roc Tre­dudon entre 09 heures et 10 heures mar­di matin. Je viens à peine de me couch­er et l’or­age gronde forte­ment. Il pleut abon­dam­ment sur tous les con­cur­rents, sur les routes de Bre­tagne. Moi je suis au chaud dans mon lit.

Le réveil de ma mon­tre sonne. Tabar­nack, il est 03H15 !!! J’ai mal réglé ma mon­tre et ma mon­tre est restée blo­quée sur mon ancien heure de réveil que j’avais paramétré en juin dernier pour mon brevet des 400 kilo­mètres. Vous vous sou­venez, celui que j’ai fail­li man­quer pour cause de panne d’oreiller.Morphée m’a une fois de plus pris en otage !!! Moi qui voulais dormir 2H30, je me suis tapé une nuit de som­meil de plus de 06H15. Je con­sulte mon GPS qui m’indique que ma moyenne glob­ale à chuter à 15 km/h. Ce n’est pas dra­ma­tique mais main­tenant il va fal­loir pédaler pour rat­trap­er mon temps per­du dans les bras de Mor­phée.

La bonne nou­velle de ma sieste pro­longée, c’est qu’il vient juste d’ar­rêter de pleu­voir, et que je suis bien reposé. Je vais pou­voir repar­tir en pleine forme pour abor­der une des par­ties les plus dif­fi­ciles de ce par­cours. Je me pré­pare et me restau­re à toute vitesse. Je me remets sur le vélo, il est 03H35. Je con­nais bien les routes que j’emprunte main­tenant et je suis bien con­tent de les par­courir de nuit. On voit moins les boss­es quand on roule de nuit. Je roule facile­ment, mon genou ne me fait plus mal et j’en­chaine les kilo­mètres à vitesse grand V. C’est sim­ple, per­son­ne ne me dou­ble.

Je prends mon petit déje­uner à St Nico­las du Pelem où je m’ar­rête à peine une demi-heure. Au petit matin, j’ar­rive à Carhaix. Il est 07H15. Je fais juste un tour au point de con­trôle et je me dirige vers la boulan­gerie que tient le frère d’un de nos amis de Trévé. Pas de chance, elle est fer­mée. Je con­tin­ue donc mon chemin via Poul­laouen où je ne trou­ve pas de boulan­gerie. Ce sera aux Huel­go­at que je trou­verais des pains au choco­lat et une part de far bre­ton. Mais mal­heureuse­ment pas de café pour l’ac­com­pa­g­n­er.

Non seule­ment je me suis trompé d’heure de réveil mais je me suis aus­si trompé dans mes cal­culs horaires pour don­ner ren­dez-vous à mon frère en haut du Roc Tre­dudon. Si j’é­tais par­ti à l’heure con­v­enue de Loudéac, je serais passé beau­coup trop tôt à notre point de ren­dez-vous, au som­met de la Bre­tagne. Mon erreur de réveil m’a per­mis d’éviter la pluie et je suis arrivé pile à l’heure pour que mon frère vienne m’en­cour­ager au bord de la route. Je suis donc assez con­tent de mon erreur de réveil. Je ne ferais pas une grande per­for­mance au niveau de mon temps mais ce n’est pas l’ob­jec­tif de cette année. Je souhaite juste faire mieux que la dernière fois et si pos­si­ble pass­er sous les 80 heures.

Seb comme moi est un pas­sion­né de longue dis­tance. Mais lui, il préfère la course à pied de type Trail. Il con­nait la région et mes besoins pour le reste du par­cours. Il m’ap­porte des pates de fruits, des bananes, de l’eau et un peu d’Over­stims. Je reste 10 min­utes en haut avec lui et je lui donne ren­dez vous vers 13H00 dans le bourg de Sizun, à coté de chez lui pour manger un bout en sa com­pag­nie.

En fin de compte, mon erreur de réveil et la prise d’o­tage de Mor­phée ne me sont pas trop préju­di­cia­ble pour le moment. J’ai une pêche d’en­fer et je roule à tombeau ouvert vers le port de Brest. Sur le pont de la rade de Brest, à la sor­tie de Plougas­tel Daoulas, je tombe sur le train Loudéa­cien. Un pelo­ton d’une quin­zaine de coureurs de Loudéac. Je les con­nais bien et je suis super con­tent de les voir en pleine forme à la moitié de notre par­cours. Ils sont par­tis deux heures avant moi de Loudéac et je les ai déjà rat­trapés.

Ma moyenne kilo­métrique est en aug­men­ta­tion con­stante. J’ai une pêche d’en­fer, j’ai bien récupéré de ma pre­mière par­tie de par­cours. Je passe les côtes facile­ment et je suis en recherche de vitesse max­i­male dans les descentes. Le cul décol­lé de la selle, le men­ton sur la potence, les mains qui enser­rent à peine le guidon et les jambes sou­ples sur les pédales. Dans la descente avant Lan­derneau, j’at­teins ma vitesse de pointe à plus de 68.5 km/h.

Je n’ai pas mangé à Brest, il y a trop de monde. Je préfère me ren­dre à Sizun ou je vais retrou­ver mon frère Sébastien. J’y retrou­ve sa con­jointe Katell et mes deux nièces, Léa et Anaë. Juste avant d’ar­riv­er à Sizun, je rat­trape mes amis de l’escadrille du Goé­land de Trévé qui eux aus­si sont par­ties large­ment avant moi de Loudéac, plus tôt ce matin. Je suis con­tent de ma façon de rouler. Je suis puis­sant et je me rends compte que les 400 kilo­mètres heb­do­madaires que j’ai fait cet hiv­er en fixe dans les rues de Mon­tréal, me don­nent une puis­sance de pédalage au dessus de la moyenne.

Je suis trop con­tent de retrou­ver ma famille au bord de la route. Ils sont venus m’en­cour­ager. Cela me fait chaud au coeur et je les remer­cie de tous les encour­age­ments qu’ils m’ont don­nés. Je vais manger avec eux dans le bourg de Sizun. De Sizun à Carhaix, la route descend, et per­son­ne ne me dou­ble. Et j’ar­rive dans la ville des Vieilles Char­rues à 16H49.

Ma stratégie est de rouler au max­i­mum en plein jour et surtout de prof­iter de mon camp de base de Loudéac. Ma con­nais­sance du par­cours m’aide beau­coup à gér­er mon effort. Je sais où je peux lâch­er mon énergie et je con­nais les endroits un peu plus dif­fi­ciles du par­cours Je ren­con­tre des gens sym­pa­thiques sur la route qui me ramè­nent à Loudéac. Je dis­cute avec un jour­nal­iste du quo­ti­di­en L’équipe qui m’an­nonce que pour la pre­mière fois, le jour­nal du sport en France va s’in­téress­er à cette épreuve cyclo sportive. Juste avant St-Nico­las-du-Pelem, je ren­con­tre des mem­bres du club de Lam­balle, le club le plus représen­té avec plus de 30 par­tic­i­pants. En dis­cu­tant avec l’un d’en­tre eux, celui-ci m’an­nonce qu’il a été un de nos voisins il y a plus de 30 ans et qu’il a bien con­nu mes par­ents. Denis Rault était prof de math­é­ma­tiques dans mon col­lège à Loudéac.

Je roule à bonne allure pour revenir à Loudéac mal­gré les bonnes côtes que nous réserve cette par­tie de la Bre­tagne. Mais je sais que je vais pou­voir me repos­er prochaine­ment. J’ar­rive au point de con­trôle à 20H25. Mon deux­ième frère, Xavier est présent avec sa femme et son fils pour m’ac­cueil­lir. Je retrou­ve aus­si quelques amis venus m’en­cour­ager. Cela fait chaud au coeur de se sen­tir soutenu par ses proches. Bien sûr, j’ai remis le mail­lot jaune et noir du Stade Loudéa­cien pour rejoin­dre ce point de con­trôle.

Je ne perds pas trop de temps à la buvette et je remonte rejoin­dre le plus rapi­de­ment pos­si­ble mon camp de base chez mes amis Eric et Vanes­sa. Je leur racon­te mes péripéties de la veille et ils me promet­tent de m’aider à me réveiller à temps cette fois ci.Après une bonne douche et un bon repas je vais me couch­er vers 21H30. Cette fois ci je me réveille tout seul à 23H30 et je suis à nou­veau sur le vélo à minu­it. La météo est cor­recte et je repars tout seul pour la troisième et dernière grosse par­tie de ce par­cours.

Je me suis bien reposé et je roule à bonne allure. C’est tou­jours un peu dif­fi­cile de redé­mar­rer la machine mais rapi­de­ment je trou­ve mon rythme de croisière. J’en­chaine les kilo­mètres et je rejoins rapi­de­ment Illi­faut, le con­trôle secret qui n’a rien de vrai­ment secret puisque les organ­isa­teurs le met­tent sys­té­ma­tique­ment au même endroit. Rejoin­dre Tin­té­ni­ac et Fougères se fait sans dif­fi­culté, même si j’avais l’im­pres­sion que la ville de Fougères avait été déplacée dans la nuit. C’est au petit matin que je j’at­teins ce point de con­trôle. Je m’ar­rête manger et je reste comme d’habi­tude une quar­an­taine de min­utes, le temps de bien me restau­r­er et de sat­is­faire mes besoins naturels. Je mange aisé­ment et avec appétit. J’ai l’habi­tude de dire à tout le monde que si je fais autant de vélo dans ma vie,c’est parce que je suis gour­mand et par con­séquence je peux manger tout ce que je veux sans crain­dre la sur­charge pondérale. Mon énergie est la nour­ri­t­ure et j’en brûle un max­i­mum en roulant à vélo.

10 kilo­mètres après Fougères, je ressens de la fatigue. Comme on dit au Québec, je com­mence à cogn­er des clous avec ma tête. Dans le bourg du Lor­oux, je trou­ve un abri de bus en tôle avec un banc en bois. Je vais m’al­longer et je règle ma mon­tre pour me repos­er 25 min­utes. Je suis au bord de la route mais je suis quand même à l’abri et je ne dors pas directe­ment sur le sol pour ne pas pren­dre froid. Cette petite sieste me fait le plus grand bien et je repars qua­si­ment à neuf.

Le prochain point de con­trôle est Vil­laines-La-Juhel. Je m’ar­rête assez régulière­ment pour boire des cafés et je n’hésite pas à con­som­mer des gels Over­stims pour me don­ner des coups de fou­et. C’est la pre­mière fois que j’es­saie ces gels et je peux vous dire que c’est effi­cace. Cinq à dix min­utes après avoir ingur­gité un tube, j’ai une pêche d’en­fer et je peux tenir un rythme élevé pen­dant une quar­an­taine de min­utes.

A Vil­laines-La-Juhel, comme dans tous les autres points de con­trôle, l’am­biance est excel­lente. Le tra­vail des bénév­oles est extra­or­di­naire, leur disponi­bil­ité et leur gen­til­lesse font de cette épreuve un évène­ment unique. Il en est de même pour tous les sup­por­t­eurs anonymes qui nous encour­a­gent au bord des routes. Il y en a même qui organ­isent spon­tané­ment des stands où ils offrent gra­tu­ite­ment des cafés, de l’eau, des gâteaux, des crêpes, etc… Je pense qu’il n’y a qu’au Paris Brest Paris que je peux vivre ce genre d’am­biance. En cela, cette épreuve est unique au monde.

De Vilaines à Mortagne-au-Perche, la topogra­phie du ter­rain nous rap­pelle que nous tra­ver­sons les Alpes man­celles. C’est val­lon­né et avec plus de 1000 kilo­mètres au comp­teur en trois jours de route, cela se ressent d’au­tant plus. Pour ma part, je me sens super bien. Il faut dire que les 25000 kilo­mètres que j’ai par­cou­rus en un an se ressen­tent dans mon aisance de pédalage. Mon hiv­er avec mon vélo de cour­si­er à pignon fixe m’a bien pré­paré. Il est très rare que j’ar­rête de pédaler pour prof­iter de l’in­er­tie de ma roue libre. Je tourne les jambes con­tin­uelle­ment avec facil­ité.

J’at­teins Mortagne-au-Perche à 16H55. J’en prof­ite pour me restau­r­er une nou­velle fois. Dans ce type d’épreuve, il est impor­tant de bien s’al­i­menter. Cha­cun de nous va dépenser entre 35000 et 45000 kcal. Il ne faut pas man­quer de ressources énergé­tiques. Je prof­ite de mon arrêt pour faire une petite sieste d’un quart heure, allongé dans l’herbe.

Il me reste deux étapes et seule­ment un point de con­trôle, à Dreux avant de rejoin­dre l’ar­rivée à St Quentin en Yve­lines. Et il reste seule­ment une ving­taine de kilo­mètres de petites côtes jusqu’à Longny. Après, on va retrou­ver la plaine de la Beauce. Le paysage sera plat et un peu plus monot­o­ne. J’en prof­ite pour inté­gr­er un petit pelo­ton d’une dizaine de ran­don­neurs. Il y des Améri­cains, des Anglais, un Aus­tralien, quelques Français et bien sûr je suis le Cana­di­en du groupe. Je m’in­stalle en tête de groupe avec un Mon­sieur des Yve­lines dont la fille vit main­tenant à Mon­tréal. Au mois de Juin dernier, alors qu’il allait vis­iter sa fille, il voulait par­ticiper avec nous au Brevet de 400 kilo­mètres. Cela ne s’est mal­heureuse­ment pas pro­duit. Je com­mence à dis­cuter avec lui. Je n’u­tilise peut-être pas de moteur ther­mique mais je suis un peu ver­bo­mo­teur, et c’est tout en dis­cu­tant à plus de 35 km/h de moyenne que l’on rejoint Dreux, un peu avant 21 heures. Dis­cuter en pédalant, cela passe le temps, surtout en fin de par­cours.

A mon départ de Dreux, la nuit est tombée. Je repars tout seul et là encore, je dou­ble du monde sur la route. La route est plate. Je file à bonne allure. Je suis au pied de la côte de Gam­bey­seuil à 23H02. Je me donne comme défi d’ar­riv­er avant minu­it au pointage final. Mal­heureuse­ment, à la fin de l’as­cen­sion, il me reste encore 25 kilo­mètres et il est déjà 23H36. Je n’y arriverai pas alors je lève le pied. En plus, un fléchage peu vis­i­ble me fais pren­dre une mau­vaise direc­tion pen­dant cinq cents mètres. Une chance que je ren­con­tre un cycliste en sens inverse qui lui aus­si s’é­tait trompé de chemin. En dis­cu­tant avec lui, j’ap­prends qu’il vient aus­si d’un club de vélo de Loudéac.

A dix kilo­mètres de l’ar­rivée, dans le vil­lage d’E­lan­court, je retrou­ve nos directeurs sportifs, Chris­t­ian, Josette, Gérard et William. Je m’ar­rête cinq min­utes avec eux pour boire une ou deux gorgées de bière. Encore une petite côte, et l’on quitte les routes de cam­pagne pour attein­dre l’ag­gloméra­tion de St Quentin en Yve­lines. Comme tout le monde j’ai hâte de ren­tr­er, mais je respecte la sig­nal­i­sa­tion routière et surtout les feux de sig­nal­i­sa­tion qui sont nom­breux avant de rejoin­dre le rond-point d’ar­rivée du gym­nase des droits de l’homme.

A cinq bornes de la fin, je ressens une perte de pres­sion dans mon pneu arrière. J’ai pris un trou dans la chaussée qui a dû pin­cer ma cham­bre à air. Alors que je n’ai ren­con­tré aucun pépin mécanique de toute ma ran­don­née, je finis un pneu crevé. Je ne veux pas chang­er ma roue pour arriv­er dans le créneau des 75 heures. Je fais con­fi­ance à mon pneu Schwalbe Marathon. Je fais con­fi­ance à la tech­nolo­gie alle­mande.

Je coupe le fil d’ar­rivée à 00H57. J’ai bouclé mon deux­ième Paris-Brest-Paris en 75H53. Je suis super con­tent de mon temps que j’ai amélioré de plus de neuf heures par rap­port à l’édi­tion précé­dente de 2007. Il est vrai que les con­di­tions cli­ma­tiques étaient net­te­ment meilleures cette année et en plus, j’ai roulé à mon rythme qua­si­ment tout le long du par­cours.

J’ai fini un peu fatigué mais pas out­re mesure et deux jours de récupéra­tion plus tard, j’é­tais déjà prêt à refaire une autre épreuve de ce type. Mais il faut main­tenant atten­dre qua­tre ans avant de s’élancer à nou­veau dans l’aven­ture du Paris Brest Paris.

Et qu’est-ce que je fais main­tenant ? Je retourne au Québec le 20 Octo­bre prochain par un vol Air Transat au départ de Nantes et à des­ti­na­tion de Mon­tréal. Je retourne à mon camp de base de Joli­ette d’où je chercherais un nou­veau boulot. Il me fau­dra con­va­in­cre une com­pag­nie de m’embaucher et ce n’est pas le plus facile, surtout pour un immi­grant nomade comme moi, mais je suis comme tout le monde, je dois gag­n­er ma vie en tra­vail­lant alors si vous con­nais­sez quelqu’un qui a un pro­jet pro­fes­sion­nel pour moi, faites le moi savoir.

Je suis ouvert à toutes propo­si­tions…

Jean-François Le Strat