
Publié le
Silk Road Mountain Race 2026, Kirghizistan
Table des matières
Version courte pour gens pressés 2
Version plus longue pour gens moins pressés 3
Jour 1 Le rêve qui devient réel 6
Jour 2 Hike-a-bike, chaleur et insomnie 7
Jour 4 De l’émerveillement à l’épuisement 8
Jour 6 Entrée en zone recluse 11
Jour 7 Hike-a-bike, bis, bis, vallée immuable et autoroute céleste 12
Jour 8 L’œil de la tempête 13
Jour 9 Boue, barbelés et route défoncée, le champ de bataille 14
Jour 10 J’arrête. Non je fonce, sans le sou. Ou la gastroparésie de saturation 16
Avant-propos
C’est fidèlement à la tradition bicentenaire de mon club de vélo, les Randonneurs du Québec, que je vous partage par écrit mon expérience de ce que certains appellent La course de bikepacking la plus dure au monde. Si on était sur Instatube ou Yougram, ce serait évidemment mon titre, question de ramasser plus de clics, mais ici, nul besoin, auprès de vous mes 14 lecteurs et lectrices. Donc ce récit s’adresse autant à toi, ma tante dont la dernière course à vélo avait comme destination Steinberg, qu’à toi dompteur du bitume ayant conquis le respect de tes semblables par tes performances génératrices d’yeux écarquillés.

Version courte pour gens pressés
Pour les 35% de participant.e.s à la fois très persévérant.e.s, en excellente forme, et chanceux/chanceuses de n’avoir eu ni enjeu de santé, ni accident, ni problème mécanique irrésolvable, ce fut 2062 km avec 37 000 mètres de D+, principalement hors route, mais souvent hors toute. La plupart utilisent un vélo de montagne. Pour le dénivelé, c’est sûrement un peu biaisé, puisque j’estime qu’environ 2 000 mètres sont simplement le résultat des milliers de petites bosses sur ces routes qu’on appelle washboard ou planche à laver (au profane, je te précise ici qu’il s’agit ici d’une blague d’initiés, désolé). Ma course à moi a malheureusement pris fin à 1265 km et 23 000 mètres de dénivelé, après avoir vomi ma vie. Et je crois avoir vécu pas mal. Bref, cet enjeu de santé me terrassant a imposé mon retrait, mais seulement après qu’environ 60 % des participant.e.s avaient déjà abandonné. Quand on se compare, on se console. Mais ces taux révèlent le caractère impitoyable de cette édition 2026. Je mentionne que toutes les personnes que j’ai rencontrées étaient loin d’être néophytes en vélo d’aventure et de longue distance, et que le taux de succès des dernières années était plutôt autour de 55%. Je répète, pour cette année, ce fut 35%.

À faire si :
T’aimes les montagnes et les paysages idylliques, et te sentir au fin fond du monde; t’aimes manger des Snikers et du pain sec pour déjeuner, dîner, souper et en collation; tu penses pouvoir tolérer des écarts de température de 50 degrés en moins de 24h, avec en après-midi un climat caniculaire et désertiquement sec qui te fait saigner du nez, jusqu’à de la neige et des chaussettes gelées comme une planche de bois au réveil; tu veux maigrir sans Weight Watchers; tu ne veux pas maigrir, mais comme ça va arriver quand même, ça te donnera ensuite carte blanche pour manger de façon compulsive et sans remords de la crème glacée plusieurs fois par jour durant tes semaines de reconstruction; tu veux rencontrer plein de gens trippants plus fêlés que toi qui vont te donner l’impression d’être une personne normale avec un hobby normal; t’hésitais entre un voyage de vélo et de hiking; tu veux constater de visu que des yourtes de nomades, ça existe pour vrai et en grand nombre; t’aimes le beurre de peanut, pas celui qu’on mange, mais celui qu’on gratte du vélo à chaque 100 mètres après une pluie, seulement pour réussir à avancer, et souvent en marchant parce que rouler ruinerait les composantes du vélo de cette boue collante et intrusive; t’es prêt à avoir les pieds mouillés durant des jours sans interruption, parce que t’auras à traverser plusieurs rivières en portant ton vélo, chaque jour; t’es prêt à investir du temps pour te préparer, parce que tu ne veux pas mourir au 2e jour; sur un même thème mortuaire, tu penses que la vie est trop courte, et ça te motive à vivre des expériences hors de l’ordinaire qui vont te donner l’impression d’avoir bien profité de ton petit passage sur Terre.

Version plus longue pour gens moins pressés
Il y a quelques éléments à connaître pour enrichir la compréhension de ce récit. Je me suis présenté sur la ligne de départ dans l’intention première de courser et d’avoir un classement respectable, en référence bien sûr en ce que je crois correspondre à mes capacités, et non en comparaison aux meilleur.e.s, qui évidemment sont dans une classe bien supérieure à la mienne. Mais tout de même, j’espérais secrètement compléter le parcours en moins de 12 jours, ce qui correspond a posteriori à une place entre 18 et 34 au classement. C’était selon un scénario idéal, sans anicroche, presque le conte de fées. Mais sinon, réalistement, un sub 13 jours était atteignable (donc top 50). J’avais plutôt confiance en moi, j’ai l’habitude de passer de très longues journées en selle avec des arrêts réduits au minimum, j’ai fait beaucoup de musculation pour régler certaines vulnérabilités physiques et prévenir les blessures, mon équipement avait été soigneusement choisi et testé, puis j’ai tout de même une certaine expérience du plein air en zone montagneuse.
Il faut toutefois savoir qu’au-delà de ces fantasmes de performance, mon intention clairement prioritaire était de vivre une belle expérience. La compétition m’anime et me motive, mais si la qualité de l’expérience demandait finalement à ralentir et oublier le classement, c’est un choix que j’étais très volontaire à faire, quitte même à terminer au-delà des délais maximaux de 14 jours et 15 heures.
Lexique pour néophyte : le snail (l’escargot) est le point sur la carte qui représente la vitesse minimale à maintenir pour finir dans les temps, il avance inexorablement et tranquillement vers l’arrivée, il peut nous dépasser durant l’épreuve mais on doit terminer l’épreuve avant lui; le point de contrôle ou CP est un lieu où on doit faire étamper sa carte de progression et on peut y recevoir des services (repas, lit, douche); du hike-a-bike est le fait pousser son vélo en marchant parce que ce n’est pas cyclable; une plug est une petite tige qu’on insère dans le trou de la crevaison pour empêcher l’air de sortir du pneu tubeless (sans chambre à air, comme une voiture); scratch/scratcher/scratcheur est l’abandon de l’épreuve, se retirer.
Semaine prédépart
J’étais accompagné de ma douce moitié qui allait être bénévole durant l’évènement. Cet engagement de sa part était un magnifique moyen de partager l’aventure même si elle n’était pas concurrente. Petite anecdote que je trouve hilarante : par un concours de circonstances et son rôle de bénévole, elle s’est retrouvée à partager un appartement durant quelques jours à l’arrivée avec Justinas Leveika, gagnant de la course et figure de proue de l’ultracyclisme. Justinas étant connu de tous et très apprécié, l’appartement était donc un spot où les premiers à terminer allaient passer du temps. Donc ma blonde chillait avec du monde que j’idéalise un peu et que je suis sur Instagram et YouTube. Ça me fait rire.

Je disais donc, la première semaine a été consacrée aux préparatifs, incluant 3 journées en montagne pour s’acclimater à l’altitude et éviter d’être malade durant l’évènement par une exposition trop rapide. On dormait à 2 300 mètres, et allait marcher plus en hauteur, jusqu’à 3 000 mètres, mais en tentant d’y aller doucement pour maintenir un bon niveau d’énergie pour le jour du départ.
Petite frousse, deux jours avant le jour J, lors de ma petite ride-test, un bruit épeurant émanait de «quelque part» du vélo. Ce n’est pas toujours simple d’identifier la source d’un craquement, mais après beaucoup de temps à chercher, j’ai finalement trouvé et réglé le problème (bras gauche du pédalier pas assez serré). C’est le moment ici de glisser l’idée qu’il m’apparaît essentiel d’avoir des bases de mécanique dans ce type d’évènement.
La petite ville de départ, Talas, est envahie par les concurrent.e.s, permettant de belles rencontres et d’échanger sans fin sur nos choix de matériel et nos expériences. Malgré les qualifications de tout le monde présent, il y a toujours de petits doutes sur ces choix, mais à un moment, il faut juste «décrocher» et les assumer. La veille du départ, c’est l’enregistrement et la présentation précourse par l’organisateur, puis après un gros repas, on croise les doigts pour trouver le sommeil, ce que j’ai réussi, par l’appui d’un petit cachet, je dois l’avouer. Après des années à lutter avec des problèmes d’insomnie lors de mes longues sorties cyclistes, je me donne une chance de plus avec de légers somnifères ou produits naturels favorisant la détente. Et vous verrez, je parle beaucoup du sommeil dans ce récit, mais c’est parce que ce sera un élément central de mon expérience et mes décisions, surtout durant les premiers jours.

Jour 1 Le rêve qui devient réel
Que d’excitation et de fébrilité (!), que je me permets enfin de vivre et d’exprimer, parce que durant les jours précédents, je me maintenais dans un état calme et neutre pour être concentré sur mes préparatifs, et aussi favoriser un bon sommeil. Bref, au petit matin, musique, décompte, moment de jubilation et de satisfaction, c’est enfin parti! J’ai peine à y croire. J’ai déjà entendu que la victoire est de se présenter sur la ligne de départ, parce que contrairement à durant la course où il y a plusieurs éléments incontrôlables, rendant la finalité imprévisible et parfois au-delà de notre pouvoir, la phase de préparation est volontaire, calculée, longue et généralement appliquée avec discipline et rigueur. Selon ce raisonnement, en effet, je suis prêt à m’accorder cette victoire, ayant été vraiment dédié dans ma préparation, du moins à l’intérieur des limites de mon mode de vie. Lors du départ, j’étais par hasard en queue de peloton, donc malgré quelques premiers kilomètres contrôlés par une voiture-escorte, la file s’est longuement étirée, et j’ai donc dû tout au long de la journée, et tranquillement pour ne pas «brûler de cartouches» à l’aube d’un long périple, remonter une partie de ces 230 cyclistes. Et à l’avant, sans surprise, ça poussait très fort. C’est avec une montée de 52 km à 5% de moyenne pour 2 200 mètres en D+ et un mercure grimpant également à autour de 40 degrés qu’on a débuté cette première journée. On est déjà au stade des superlatifs et de l’inhabituel. Contrairement à plusieurs qui fléchissent déjà, je me sens bien et roule 191 km, me plaçant à cet état précoce de la course en 50e position environ. Je me trouve un endroit pour dormir vers 23h00. Commençant à m’installer, les chiens avoisinants découvrent ma présence et se mettent à aboyer sans arrêt. Ils semblent un peu loin, mais je ne me sens pas en sécurité, donc je remballe mes choses en vitesse et me remets en route. Je crains et même déteste les chiens protecteurs de leur territoire (même si c’est leur rôle), et c’est d’ailleurs un aspect qui me rebute du bikepacking. À chaque ride, je me retrouve tôt ou tard à me faire pourchasser, et c’est un sentiment de danger que je trouve tout simplement horrible, même si les morsures demeurent quelque chose de très rare et inhabituel. Donc prise deux, vers 23h30 je m’installe à un endroit où il y a déjà quelques autres tentes. Je serai à l’arrêt pour environ 7h, je crois, pour un total de 2h de sommeil. Premier glissement.
Jour 2 Hike-a-bike, chaleur et insomnie

Autre journée torride. Beaucoup en souffrent sérieusement, même jusqu’à l’abandon, déjà. De mon côté, je m’en sors plutôt bien malgré l’inconfort. Nous avons l’avantage de régulièrement suivre une rivière, et elle permet de se rafraîchir régulièrement et de remplir les contenants d’eau. Je fais face à deux sérieuses montées, principalement en hike-a-bike. Au milieu de la 2e, vers 20h30, un autre participant devant moi me dit qu’on est invité à dormir sur le terrain où se trouve une yourte, et à prendre le thé. Après moult hésitations, devant la fatigue et l’incertitude de trouver un endroit décent où poser ma tente plus tard à une heure qui conviendrait mieux à l’aspect compétitif de l’évènement (entre 23h00 et minuit), je me laisse convaincre. Sans le savoir, c’est la première décision qui contribuera à la dérive de mon état. Il est trop tôt pour trouver le sommeil, ma tente est sur une pente qui me fait glisser sans arrêt au fond de celle-ci, les vaches, chevaux et chiens font sans arrêt du bruit et une puissante rivière fait un vacarme fou. Je vivrai la pire nuit de ma vie. Huit heures en tente sans même être près de toucher au sommeil. Les cachets, chimiques comme naturels, et même à doubles doses, tout comme les techniques de relaxation, n’y pourront rien. Je vivrai angoisse, frustration, impatience et anticipation négative de ce qui allait venir, bref la boucle cognitive bien connue de l’insomnie. Je serais parti plus tôt pour perdre moins de temps dans ce piège, mais je devais absolument remplir mes contenants d’eau, et les chiens m’intimidaient trop pour les affronter dans la noirceur. J’ai donc attendu les premières lueurs du jour avant de finalement me mettre en action. Km parcourus : 104. Dénivelé accumulé sur les 2 premières journées: 7 200 m en 295 km. Moyenne roulée/marchée : 12,6 km/h.
Jour 3 Pause diurne
Dix heures venant d’être perdues à l’arrêt, me retrouvant dans un état lamentable avec 2 heures de sommeil au total en 48 heures, je poursuivis mon ascension interrompue la veille à un rythme loin d’être optimal, mais l’important est de continuer d’avancer. Vers 11h00, j’ai complété la montée, puis la redescente, et je croise une petite guesthouse. Je ne me questionne même pas. Je m’arrête pour un autre long arrêt de 5h pour prendre soin de moi et éviter de sombrer davantage. Au moins, cette fois-ci, c’est productif, je mange mon 1er «vrai» repas depuis 2 jours (pâtes au beurre et œufs deep fried…je dois me forcer à avaler), je lave mes vêtements tout en prenant une douche, je recharge mes appareils électroniques, et surtout je réussis à dormir 3h. Ça paraît très peu pour le profane, surtout devant l’ampleur des efforts fournis et à venir, mais dans notre niche sportive, c’est un nombre tout de même respectable qui permet de fonctionner. Et je me suis évité les pires heures caniculaires durant lesquelles les participant.e.s tombaient comme des mouches. Bref, malgré la perte d’un après-midi complet de progression, je suis satisfait parce que mon choix me permet de reprendre vie et l’espoir de retrouver un état «durable». Je roule très bien jusqu’en fin de soirée, redépassant beaucoup de concurrent.e.s et limitant les dégâts avec je crois une 70e place au coucher, qui sera d’ailleurs infiniment plus confortable, avec un sol tout à fait douillet et de niveau, dans un silence absolu, à l’intérieur de ce que je découvrirai au matin être une magnifique vallée. Km parcourus : 106. Nuit soyeuse de 5h de sommeil.
Jour 4 De l’émerveillement à l’épuisement

Journée des extrêmes. De l’émerveillement à l’épuisement, en 165 km, 3 400 m de D+, à 11,6 km/h La journée a débuté par la poursuite d’une très longue montée, progressive donc roulante. De celles qu’on préfère. La beauté des lieux était à couper le souffle et m’émouvait profondément. À un certain moment, alors que le lever du soleil se manifestait par toute sa palette de couleur, un troupeau de chevaux sauvages était sur mon chemin et s’est doucement ouvert devant moi à mon passage. Je pleurais ce moment unique. Je réalisais combien ce petit moment figé dans le temps et n’appartenant qu’à moi valait une tonne d’or, et que je le garderais en moi pour toujours. Les photos plus haut de la traversée de rivière et celle où je pousse mon vélo, ont été croquée par l’équipe média de l’organisation et tirées de leur compte Instagram. Ce col n’a été que source de grand bonheur, de sa montée jusqu’à sa descente. La suite de la journée s’est poursuivie avec l’ascension de deux autres cols, mais ceux-ci très abruptes et nécessitant de longues heures à pousser le vélo à pied. Les descentes étaient tout autant exigeantes, sur des sentiers extrêmement étroits dans de la pierre glissante au bord de pentes trop profondes qui me poussait à maintenir un haut niveau de vigilance et concentration. Sur un segment devant se faire à pied et avec la plus grande attention, j’ai même enlevé et transporté séparément mon sac principal, avant d’y passer avec mon vélo ainsi allégé sur le dos, parce que le risque de tomber dans le vide jusqu’à la rivière une dizaine de mètres plus bas était réel. Tout le monde s’accorde pour dire que ce segment dépassait le niveau de risque nous apparaissant raisonnable et acceptable, mais tous ont aussi l’impression que Nelson Trees, l’architecte de ces courses, prend un malin plaisir à créer des parcours jouant avec les limites. Ne le dites pas à ma mère. Ayant par chance réussi à franchir ces obstacles avant la tombée de la nuit, il ne me restait plus que 30 km plats à parcourir pour atteindre le point de contrôle 1, CP1, donc manger un délicieux repas, rencontrer ma douce qui y travaillait comme bénévole, puis probablement trouver un lit confortable.

Mais cette course est rarement simple et ce qui apparaissait comme une banalité a été un cruel rappel que rien n’est gratuit sur la SRMR. Ce fut les 30 km plats les plus longs de ma vie, qui se sont égrainés dans une temporalité ralentie. Dans le noir, c’était un labyrinthe de petits chemins dans lesquels je me perdais sans arrêt, le relief empêchait toute vitesse, et je manquais désespérément d’eau. Ma bouche était comme du papier sablé et une migraine ophtalmique m’avait frappée. Avec la lucidité qui me restait, j’ai regardé la carte et identifié deux ruisseaux, mais les deux fois, en m’y rendant, j’ai constaté qu’ils étaient complètement asséchés. Ironiquement, dans cette noirceur et mon état, je ne réalisais pas que je longeais parfois d’assez près un immense lac duquel j’aurais pu prélever un peu d’eau à boire après traitement. Finalement, à une dizaine de km du but, un Russe avec qui j’avais eu l’occasion de discuter quelques fois auparavant m’a dépassé et encouragé à continuer avec lui. Il m’a même donné quelques gorgées d’eau. Officiellement, c’est interdit de se soutenir entre concurrent.e.s à moins de le déclarer et d’être exclu du classement, mais encore, tous sont d’accord que c’est absurde et que la «trail magic» (le soutien offert de façon spontanée par des personnes inconnues et externes à la course), devrait aussi être autorisée entre nous. Bref, son soutien à la limite de la légalité a rendu un peu plus supportable mes derniers kilomètres, bien qu’à mon arrivée à 1h30 et après une journée très productive s’étant étirée sur quelques heures de trop, j’étais dans un état lamentable. C’était un bonheur attendu de retrouver ma conjointe, mais qui était un peu gâché par le fait que je devais rapidement me concentrer à combler mes besoins de base. La pyramide de Maslow appliquée à l’échelle de ma situation. Donc je me sustente, puis réussis à dormir 3 heures. En réalité, ce n’est pas une réussite, car j’avais définitivement besoin de plus de sommeil pour récupérer et repartir pour un autre 480 km jusqu’au CP2, dont près de la moitié sans aucun point de ravitaillement et au fond du monde, près de la frontière avec la Chine.

Jour 5 Torture mentale
Première de deux (la deuxième sera au 10e jour), grande journée de perte de temps à me torturer pour décider à poursuivre ou non. Je pense sérieusement qu’une bonne nuit de sommeil récupératrice aurait complètement changé ce que j’ai vécu cette journée-là, et que je serais reparti sans me poser de question. Mais confronté au fait que je ne réussissais souvent pas à dormir et manger convenablement, ce qui me décourageait et m’épuisait petit à petit, puis face à l’immensité qui demeurait à conquérir, le désir de continuer était presque éteint. Je remettais en doute mon caractère et mon identité de cycliste aventurier. «Ce n’est peut-être pas moi après tout. J’ai essayé d’être quelqu’un que je ne suis pas. Je suis tombé dans le piège des réseaux sociaux d’idéaliser quelque chose qui appartient à d’autres. Je vais me mettre au golf.» Après plusieurs heures de tergiversations et de conversations avec ma blonde et d’autres concurrents, ma décision était prise d’abandonner. Je n’ai juste pas officiellement averti l’organisation. Puis plusieurs heures ont passé. Et le malaise grandissait en moi, encore plus que celui que je ressentais à l’idée de devoir poursuivre quelque chose qui ne m’apparaissait plus possible. J’explique plus loin dans le chapitre Moment philosophique ce que j’ai vécu et l’intensité de mes émotions durant cette journée, mais je crois que j’ai finalement pris la seule bonne décision possible pour me permettre d’être en paix avec moi-même et pouvoir me regarder dans le miroir, et c’était de continuer. En 10 minutes, dans un revirement inattendu, j’ai donc rassemblé mes choses, puis j’ai repris la route face à un vent impitoyable qui venait de se lever, et qui me forçait parfois à m’arrêter pour me cacher le visage parce que la poussière qu’il soulevait m’empêchait littéralement de respirer. Bref, un nouveau départ dans des conditions idéales! Mon départ s’étant fait à 15h30, soit 30 minutes avant la fermeture du contrôle, je n’ai que roulé 91 km, terminant tôt car voulant dormir dans une guesthouse de la prochaine ville, dans l’espoir de trouver un sommeil de qualité et me donner une chance de survie. Repas copieux (pâtes en enlevant la viande – c’était ma seule option et un rare compromis en tant que végétarien), approvisionnement pour les prochains jours, puis nuit sans réveille-matin ô enfin qualitative de 7 heures. Du gros luxe. Alléluia!
Jour 6 Entrée en zone recluse

La première moitié de journée se déroule partiellement sur un rare bitume de qualité, et partiellement sur route extrêmement poussiéreuse et en planche à laver, qui nous étouffe à chaque passage de camion. J’ai mon Buff bien serré autour du visage malgré la chaleur, et j’ai un grand étonnement de voir chaque cycliste que je dépasse (je rappelle que j’ai dormi 7 heures) ne rien porter pour se protéger de cet excès de poussière. C’est pourtant quelque chose que j’ai facilement remarqué dans plusieurs vidéos des éditions précédentes, que plusieurs personnes ont des problèmes respiratoires à cause de la poussière. Mais bon, à chacun.e sa gestion du risque et de sa santé. Je croise le dernier petit village avant la zone de 200 km inhabitée et sans service. J’en profite pour faire quelques dernières emplettes, manger du maïs en conserve, des chips et plusieurs délicieux yogourts bien froids. Dans ma musette pour cette aventure dans l’aventure : pain, fromage, pommes, yogourt, quantité de barres de type Snikers, biscuits, jus d’orange, et restant d’arachides, raisins secs, et confiture.

En 2e partie de journée jusqu’au début de la nuit, j’affronte les deux premiers cols d’une série de quatre collés les uns aux autres. Chacun d’une longueur moyenne de 8 km et imposant tour à tour chacun 2–3 heures de hike‑a bike, parfois sur des pentes graveleuses allant jusqu’à 35 %. C’était une nouveauté 2026, un territoire inexploré auparavant par la course, cadeau de Nelson Trees qui en a découragé plus d’un. Lors de ma 1re montée, j’ai vu un participant qui m’a croisé en redescendant et en criant «I scratch!». De quoi ravaler sa salive et augmenter l’appréhension de ce qui s’en vient devant. Par chance, pour la 2e montée qui était impitoyable et affrontée de nuit, j’ai allié ma motivation à celle d’un Anglais et d’un Kirghiz. Trois personnes au milieu des pentes hostiles en pleine obscurité, on se sent un peu plus fort. J’étais en tête de file, et ce rôle de donner le rythme en est un qui me motive et me donne de l’énergie. Pour la petite histoire, mon comparse local, Vadim, a déjà complété avec succès 4 des 7 éditions précédentes. Oui, quatre. De quoi me convaincre qu’on n’est pas tous composés de la même manière. Ironie, il fait la course avec son gros sac jaune de livreur pour faire rire la galerie. Quand il arrive quelque part, il dit «Votre livraison est arrivée!», et ça le fait rire. Nous aussi, à moins que la perplexité prenne le dessus devant le surréalisme de la situation. Nous ne sommes pas tous composés de la même manière. Il a complété cette 5e édition, cette fois-ci avec une journée de retard sur le temps limite, mais il a tout même été le 82e et avant-dernier à franchir le fil d’arrivée. Respect. Km parcourus : 123. Dénivelé : 3 000 m.

Jour 7 Hike-a-bike, bis, bis, vallée immuable et autoroute céleste

Journée exigeante, donc normale, mais sans histoire. Je franchis les deux derniers cols de la série de quatre en solitaire puis traverse une interminable vallée dans un décor immuable au fil des kilomètres qui défilent, donnant l’impression étrange d’être figé dans le temps et de ne pas avancer. Pourtant, malgré de nombreux passages de rivières demandant à porter le vélo de façon précaire en mode équilibriste dû au courant, ça avance bien.

La surface du sentier est plutôt roulante et le vent est favorable. On a tellement l’impression d’être face à une adversité constante sur cette course que je prends avec bonheur cette faveur des Dieux du bikepacking. Je mentionne qu’en soirée, un genre de duo de fées est apparu sur ma route. Au ¾ de ce segment de 200 km sans possibilité d’approvisionnement, je m’apprête à croiser une voiture immobilisée, allumant en moi une certaine méfiance parce que cette vision m’étonne, puis au passage, j’entends «You want some food?» Et moi de répondre «Mmm yeeaah sure!» La dame, qui a déjà été bénévole pour l’évènement, connaissait l’absence de service de cette section, et a décidé d’y venir quelques jours pour préparer et vendre aux cyclistes affamé.e.s nourriture et boisson. Wow! Panini végétarien, ramen, coke, thé pour se réchauffer, re-panini végétarien…même si elle le faisait au moins en partie par opportunité d’affaires, leur présence était un réjouissement inattendu et je leur ai largement exprimé ma reconnaissance. Deux anges sur mon chemin, et beaucoup de calories réconfortantes. Après avoir passé au contrôle frontalier chinois, je poursuivis mon chemin sur une autoroute bien lisse le long de la frontière, étrangeté du parcours, puis posai ma tente au milieu de nulle part au son des quelques camions de passage, alors que mon esprit somnolent me suppliait d’arrêter pour reposer ces jambes ne produisant plus aucune puissance, vers probablement 23h30. Étant à environ 3 000 mètres d’altitude, il fera largement sous zéro cette nuit-là, et je me réveillerai le lendemain avec le visage tout enflé (je vous épargne la photo), pour une raison qui demeurera un mystère, puis je retrouverai les chaussettes mouillées que j’avais laissées dehors complètement gelées et durcies. Km parcourus : 123. Dénivelé : 2 500 m.

Jour 8 L’œil de la tempête

144 km, principalement sur surface plate, mais avec beaucoup de washboard. La cible du jour est l’atteinte du CP2, pour prendre un bon repas, puis repartir aussitôt pour rouler jusqu’en début de nuit, et créer le plus de distance possible avec le snail qui arrive à minuit au CP. Je roule bien pour arriver en fin d’après-midi sur la seule bosse de la journée, tout près de ma 2e étampe de carnet de course. Mais le ciel s’obscurcit, gronde et menace derrière. J’appuie fortement sur les pédales avec une énergie que je n’avais pas réussi à déployer depuis longtemps. J’ai un peu une phobie d’être pris dans une tempête en pleine montagne avec nulle part où m’abriter. Malgré mon respectable effort et que je sois à seulement 15 minutes de mon but, la menace se matérialise et la foudre commence à s’abattre tout près. En fait je sens qu’elle se forme autour de moi, que je suis dans l’œil de la tempête, étant à une altitude de 3 500 mètres, bref, dans les nuages. Par instinct de survie, je décide de m’arrêter, de laisser mon vélo dans le fossé, et de me coller sur la paroi de montagne vis-à-vis un léger promontoire. J’enfile mes vêtements imperméables et me place en boule contre le rocher, comme si j’essayais de tromper cet œil ayant pouvoir de vie et de mort sur moi. Si la technique est bonne pour les vaches qui passent leurs étés sur ce territoire, elle l’est pour moi! Le déluge s’en suivra, et lorsque le tonnerre cessera, je parcourrai les derniers quelques kilomètres me séparant de mon réconfortant refuge. Malheureusement, toute cette eau a transformé le sentier en une mare de boue, celle qui colle comme du ciment à tout ce qui entre en contact avec elle. Donc elle a littéralement paralysé les pièces mobiles de mon vélo. Roues, chaîne, pédalier, freins, ne sont qu’amas brun collant et figé et m’obligent à terminer à pied. Pieds qui eux aussi pèsent une tonne par toute la boue qui y colle. Les regards en entrant dans la salle du contrôle. J’étais le premier à arriver après la tempête, donc trempé, transi de froid et entièrement boueux, la réaction des gens me donnait un peu l’impression d’arriver d’un autre monde. Mais je crois aussi surtout que tout le monde présent réalisait qu’il devait mettre une croix sur leur plan que j’avais moi-même de repartir et rouler toute la soirée. Ça nous mettait tous en situation de devoir passer un long moment immobile dans l’espoir que la boue sèche un peu d’ici au lendemain, et nous devrions alors redoubler d’efforts pour rattraper le snail qui aura pris de l’avance durant la nuit. C’était un coup dur pour l’arrière du peloton. Mais bon, comme la situation s’imposait (à part pour l’énergumène Vadim qui décida de tout de même reprendre la route), j’en ai profité pour accomplir toutes mes tâches, dont nettoyer en profondeur mon vélo dans une rivière, puis de dormir au chaud.
Jour 9 Boue, barbelés et route défoncée, le champ de bataille

Malheureusement, il plut à nouveau abondamment durant la nuit, et neigea en montant légèrement en hauteur, là où je me dirigeais. Nous étions tous condamnés à reprendre la route dans des conditions horribles de boue, puis de neige pour les quelques temps où nous serions le plus en altitude. La journée a commencé par la montée violente de la Old soviet road, une pente de seulement 1,6 km, mais avec une moyenne de 22 % selon mon gps, et près de 400 m. de dénivelé. Plusieurs sections avoisinent les 30 %, donc avec un vélo de 60 livres à pousser, c’est un effort réel contre la gravité durant une bonne heure et demie. Ajoutant à cela la surface boueuse mélangée à de la neige mouillée, ce sont des souvenirs garantis. Donc à peine de retour sur le champ de bataille à tenter de déployer nos meilleures intentions pour vaincre cette situation, nous voyons deux guerriers dans un piteux état redescendre la monstrueuse côte, leur monture embourbée dans la boue comme moi la veille avec une crevaison qu’ils n’arrivent pas à repérer et réparer. Lors de la tempête de la veille, ils étaient déjà là-haut et se sont réfugiés dans leur tente. Ils se sont réveillés dans un tapis de neige, puis plus loin la boue et les barbelés les ont piégés (explications plus bas). Ils rendent les armes, et ce n’est rien pour nous mettre en confiance pour la suite des choses. Mais résignés, nous poursuivons. Cette ancienne «route» dont il ne reste aucune trace et qui a été entièrement gagnée par la végétation est d’une longueur totale d’une vingtaine de kilomètres et est plutôt normalement roulante, mis à part cette introduction verticale de 1,6 km, mais elle m’a pris 5 heures à franchir, devant marcher de longues sections en grattant régulièrement les roues de la boue collante pour éviter de contaminer à nouveau complètement les composantes comme la veille, et rendre le vélo inutilisable. Autre détail, ce chemin est encore parsemé de restant de barbelés parce qu’il appartenait aux militaires russes, donc à part d’être vigilant, il ne reste qu’à croiser les doigts pour éviter les crevaisons. Je n’ai pas réussi à m’en sauver, surtout que pour éviter le pire de la boue, je devais marcher/rouler légèrement en dehors des traces principales. Malgré la boue, j’ai réussi à réparer le pneu pour lequel le scellant ne réussissait pas complètement à boucher le trou. Une plug et un peu de Krazy glue, préservant mon setup tubeless, ont fait le travail.


Après plus du double de temps normalement requis, je sors enfin de cet enfer en rejoignant une route longtemps espérée. Le plaisir de cette petite victoire et libération de la boue est de très courte durée. La route est dans un état pitoyable, me secoue jusqu’aux organes, et m’empêche de gagner une quelconque vitesse de croisière. Le comble, chaque véhicule qui passe, ne daignant jamais ralentir, m’arrose d’eau bien brune et sale. Ce sera une journée interminable, privée de tout plaisir, et à oublier. J’en perdais patience en criant comme un fou après les voitures qui passait trop près de moi sans aucun égard et m’arrosait pour une énième fois. Je ne voulais plus être là. Et cet enfer a duré 100 km avant de pouvoir finalement rejoindre un peu d’asphalte, puis la plus grosse ville du parcours, Naryn, qui permet plusieurs réconforts. Tellement qu’on dit qu’elle est un piège. Plusieurs n’ont plus le courage de repartir au front après avoir retrouvé la sécurité et les plaisirs de la modernité, d’autant plus que c’est l’endroit parfait pour s’organiser un transport de retour. Arrêt précoce pour profiter de la ville et longuement méditer sur la suite, pour une deuxième fois depuis le départ. Km parcourus : 132.

Jour 10 J’arrête. Non je fonce, sans le sou. Ou la gastroparésie de saturation
Dégoûté de ma journée précédente et mentalement fatigué, ma décision était prise d’arrêter, pour une 2e fois, mais étant un expert de l’indécision, j’ai attendu avant de prévenir l’organisation, juste au cas où. Et le manège interne du 5e jour s’est répété, mais plus rapidement et avec des émotions plus contenues. Je deviens un expert du processus. Donc fort de mon expérience de tergiversateur, je flippe la situation et retrouve ma motivation pour finalement repartir vers l’heure du dîner, non sans avoir laissé le snail prendre de l’avance. Mais le défi me stimule, et j’ai la conviction profonde que je réussirai sans problème à atteindre le CP3 avant l’heure limite du lendemain, 16h00. Objectif : 250 km en 29h, avec une montée progressive de 200 km atteignant 4 000 mètres, puis descente de 50 km. Alors 30 minutes après avoir été scratcheur non officiel pour une 2e fois, je repars gonflé à bloc. Une fois au CP3, il ne resterait que 4 jours d’efforts, donc ça devenait une échelle de temps plus digestible cognitivement. Je réussissais à nouveau à découper la suite par étape plutôt que de voir «la montagne» (de montagnes) devant moi. Tout redevenait possible et je reprenais espoir d’en voir le bout.
Je roule fort et régulier, et après quelques heures, j’ai un flash épeurant : je n’ai pas souvenir d’avoir rangé l’enveloppe contenant tout mon argent (400$) et les 14 précieux messages que ma douce et mes proches m’avaient écrits (un à lire par jour, de l’or en barre). En panique, je vide tous mes sacs, sans trouver l’essentielle enveloppe. Sans argent, je ne pourrai rien acheter pour me ravitailler. Et les messages me semblaient si précieux. Il n’y a pas et n’aura pas de réseau cellulaire pour un bon bout de temps donc je ne peux pas appeler l’hôtel, et j’ai un vague souvenir d’avoir possiblement glissé l’enveloppe sous mon maillot contre mon ventre alors que je descendais toutes mes choses de ma chambre vers le vélo. L’intention était de ne pas l’échapper et la ranger dans son sac une fois arrivé à l’extérieur au vélo. Mais je ne l’ai semble-t-il pas fait, et lorsque j’ai ouvert plus tard mon maillot parce que j’avais chaud, l’enveloppe serait bêtement partie au vent. C’est mon hypothèse la plus plausible. Je m’en veux. Cette situation me détourne de ma concentration qui me portait vers mon but, mais tout en essayant de réfléchir aux solutions (excluant celle de refaire 100 km pour l’aller-retour à la ville), j’essaie de demeurer positif et focalisé. Probablement que la seule issue, et incertaine, serait de dépendre d’autres concurrent.e.s ou de bénévoles au CP3 pour me prêter de l’argent, mais ce soutien m’exclurait de facto du classement si je réussissais à finir. J’essaie de me résigner à cette idée et de demeurer confiant que je pourrai trouver des gens pour me dépanner.
Alors je poursuis ma route, mais je commence soudainement à me sentir mal. Assez pour finalement devoir m’arrêter, me coucher par terre et déjà évaluer les options de terrain pour poser ma tente dans l’éventualité où je devrais être immobile durant un jour ou deux. Je venais de faire 90 km en 5 heures, une super progression vers mon objectif décrit plus haut. Mais je sais que je vais être malade, je suis nauséeux. J’essaie de dormir. Après peut-être 30–60 minutes, un rare véhicule sur ce chemin de montagne leur étant très hostile, une minivan Sprinter, passe, et je lui fais signe d’arrêter. Je n’ai aucune envie d’être malade en pleine montagne, alors je fais instinctivement ce qui m’apparaît être le seul choix à faire, je leur demande de me ramener à Naryn, la ville, ce qu’ils acceptent, car c’est aussi leur destination. Coup de chance, je suis soulagé, même si ça signifie que c’est la fin de ma course. Mais mon attention est surtout tournée vers mon mal-être, donc j’y pense peu. Je rappelle que tous mes crédits Perte de temps étaient épuisés, et que je n’avais plus aucune marge de manœuvre pour être malade, me reposer, et repartir, comme certain.e.s le font courageusement durant cette course.
Être dans un véhicule sur ce chemin donne l’impression d’être dans une machine à laver et exacerbe mes nausées. Ce n’est pas très long avant que je saute en dehors du véhicule et que je vomisse violemment tout ce que mon corps contenait. Je ne sais pas pourquoi, mais je sais précisément que ça a pris cinq spasmes d’expulsion pour vider le contenu de mon estomac. Désolé des détails. Le couple de bons samaritains semblait bien désolé, mais impuissant devant mon état. À mon désespoir, ils sont des marchands, donc arrêtent partout en chemin où il y a trace d’humanité pour acheter des produits fermiers, donc le retour prend 5 heures. Le même temps que m’avait pris le parcours inverse en vélo plus tôt dans la journée. Pénible.
J’étais certain que c’était une intoxication alimentaire quelconque qui m’avait mis dans cet état, mais après avoir fait des recherches, j’en suis venu à penser qu’il s’agissait plutôt d’un problème classique de l’ultra-endurance que je ne connaissais pas, la gastroparésie de saturation. Je vous laisse creuser le sujet à votre guise, mais en bref, pour plusieurs raisons induites par ce sport, la vidange de l’estomac cesse de fonctionner, et éventuellement, en continuant à le remplir, il devient saturé au-delà d’un seuil critique, donc le système nerveux déclenche un réflexe d’éjection immédiat et violent. J’ai recommencé à pouvoir consommer très légèrement et progressivement à partir du lendemain, puis j’ai organisé mon retour en taxi.
Fin.
Perdu en route
Ma serviette, deux bidons, ma spork (une mutation spoon-fork), temporairement mon filtre à eau, 400$, mes ô combien précieux 14 petits messages (voir Jour 10), facilement 5 kilos de poids corporel, la sensations de deux doigts de la main gauche (d’expérience, ça revient après quelques semaines).
Moment philosophique
La persévérance. Qu’est-ce que c’est? Clairement, elle permet de nous amener dans des zones que nous n’aurions jamais explorées. Elle nous permet de surmonter des obstacles qui nous auraient autrement freinés. Elle nous attire le respect des autres parce qu’elle est perçue comme force et de courage. Mais peut-elle aussi être la face brillante du côté sombre d’être trop exigeant envers soi-même et de ne jamais vraiment être satisfait de ce qu’on a accompli? Quand passe-t-elle de la qualité au défaut, à l’entêtement qui devient déraisonnable, quitte à compromettre sa propre sécurité? Je n’ai jamais eu la sensation de franchir ce dernier pas, mais je sais pertinemment que je traîne en partie le poids du défaut se cachant derrière la qualité. En même temps, pour réussir un défi monstrueux comme cette course, on ne peut pas se complaire devant les compliments de notre entourage proche qui nous couvrent rapidement de médailles du courage par leur bienveillance. On pourrait assez rapidement croire qu’on en a fait assez, qu’on peut être fier, qu’il n’y a pas de honte à arrêter. Ce qui est aussi vrai, mais dans le cadre de référence du sport d’ultra-endurance, ce n’est simplement pas suffisant, et particulièrement pour cette course pour laquelle probablement l’écrasante majorité des finishers a durement lutté avec le choix de continuer ou d’abandonner. Et celui de poursuivre demandera fort probablement à se faire violence et fera écho à sa capacité à tolérer l’inconfort, et dans certains cas, la douleur. Mais attention, évidemment, cet acharnement ne rime pas toujours avec violence et pourra aussi précéder plein de moments fantastiques, et même être témoin d’un regain de forme et d’énergie. Et c’est d’ailleurs un fondement de ce sport, ne jamais oublier que «presque» tout état est temporaire, celui de grâce, comme celui d’épuisement. Donc dans un creux, on se demande si toutes les solutions ont été tentées, et si on a été suffisamment patient pour laisser émerger ce changement positif. Dépasser ses limites, oui, mais à quel prix? La ligne est souvent floue et difficile à tracer. Alors? Être (persévérant) ou ne pas être?
En amont de la démonstration de persévérance reposent inévitablement nos motivations. Dans ce milieu, on entend beaucoup que pour aspirer à réussir une telle épreuve, son «Why» doit être clair et fort. Donc les raisons qui me motivent à me préparer, me présenter sur la ligne de départ, et m’accrocher doivent être bien ancrées en moi pour réussir à faire face à ces moments de doutes où nos meilleures intentions sont acculées au mur de la pensée grandissante de l’abandon face à l’adversité. Abandon qui se traduit en fait simplement par des «je ne veux plus, ou ne peux plus vivre ce qui est devenu une misère», «ce n’est pas l’expérience que je recherche», «le coût est trop élevé». Pour la première fois depuis que je pratique le cyclisme de longue distance, déjà au 5e jour, mon «Why» initial ne suffisait plus. Il ne faisait pas le poids devant celui de la bête qui au fil des jours s’était dressée devant moi, devant la perspective de la somme des inconforts qui me restait à affronter pour espérer franchir la ligne de la réussite et du soulagement. À noter dans ces mots qu’à ce stade, notre attention n’est plus tournée vers les belles choses que nous fait vivre l’aventure, parce qu’elles sont submergées par celles négatives, celles qui nous enfoncent dans le gouffre du découragement. Donc les raisons qui m’ont poussées à m’inscrire 9 mois auparavant, être au milieu de ces magnifiques montagnes, de ces grands espaces qui me plongent dans des états de grâce et d’émerveillement, qui me font fantasmer quand je me perds dans mes pensées à bord du train Montréal-Mirabel, le fait d’être au bout du monde à vivre une expérience unique et forte parce que maudit qu’la vie est courte et qu’il faut en profiter…ce n’était plus suffisant pour me faire avancer. C’est comme ça que j’ai expérimenté le fait de devoir creuser plus loin pour me trouver des motivations plus fortes, de l’essence touchant à mon essence. Franchement, ce processus a été, de façon complètement inattendue, l’expérience la plus forte de toute mon aventure. Oui, chers lecteurs et lectrices, je vous confirme qu’une drama queen existe en moi, et qu’elle n’attendait que la fatigue profonde me fasse baisser la garde pour s’emparer de mon corps. Cette longue réflexion, avec à la clé la décision de poursuivre ou non, s’est faite avec beaucoup d’émotions et de larmes. Je crois avoir compris, ou du moins certainement goûté, à ce que certains athlètes verbalisent comme étant «creuser deep». Mais étant donné que vous, mes 14 lecteurs et lectrices, habitez partout autour de l’Univers, ce qui fait de ce récit un succès retentissant, je me vois un peu intimidé, donc cette essence précieuse trouvée au fond de mon âme, celle qui a su me faire persévérer au-delà des doutes et des inconforts, restera pour l’instant de l’ordre de mon petit jardin secret. Peut-être un jour, en intimité et de vive voix, je me dévoilerai un peu plus à toi.
Mon équipement
Moment de gloire…la publication de mon setup sur Bikepacking.com. J’ai immensément réfléchi à mon équipement, et l’ai testé sur deux weekends de 400 km en Outaouais et au Vermont, et je dois dire que je suis vraiment satisfait du résultat. J’ai tenté de trouver l’équilibre entre poids, performance, fonctionnalité, sécurité, et confort. Le seul élément que je reconsidérerais, en faveur du confort mais en défaveur du poids et de l’espace, serait d’amener un mini-brûleur pour bouillir de l’eau, et des repas lyophilisés. Je savais que la qualité des points de ravitaillements, majoritairement des petits dépanneurs épars sur le parcours, serait un enjeu, mais j’ai surestimé ma capacité à me nourrir presque essentiellement de barres de chocolat, de biscuits, fromage, pain sec et boissons sucrées. Donc une prochaine fois, je réfléchirais à échanger, au moins en partie, le kilo de maltodextrine que j’ai amené en faveur des éléments nommés plus haut, pour trouver un peu de réconfort et d’énergie dans des aliments plus sains. Mon choix s’était expliqué par mon intention de me présenter en mode course, donc de minimisation des temps d’arrêt. N’hésitez pas à me contacter si vous souhaitez discuter de mon matériel, c’est une passion!
Tiré de : Rigs of the 2026 Silk Road Mountain Race (Part One) – BIKEPACKING.com


Remerciements
Je tiens à souligner combien le support des personnes des différents cercles autour de moi a été apprécié et précieux. J’ai été extrêmement surpris de constater que plusieurs suivaient assidûment et même presque compulsivement ma progression sur le parcours. En l’espace de quelques jours, certain.e.s sont devenu.e.s expert.e.s du dotwatching! Les messages reçus à travers diverses plates-formes ont tous été lus et agissaient chacun comme une petite barre d’énergie, mais avec un meilleur goût. J’aurais pu intégrer au chapitre Moment philosophique une réflexion sur les raisons qui font que les encouragements nous poussent à nous dépasser et persévérer, mais leur effet est certain. Et peut-être que dans notre quête de donner un sens à ce qu’on fait, il existe un petit espoir qu’en essayant de démontrer un exemple d’audace ou de persévérance, on pourra peut-être encourager une personne ou une autre à se permettre de faire un pas de plus dans une direction qu’elle souhaitait prendre ou trouvait difficile à affronter. Bon, je ne prétendrai certainement pas que mon aventure puisse être une inspiration pour personne, mais qui sait, si elle avait contribué à vous donner un petit élan pour quoi que ce soit, vous me le partagerez, et ce sera ma récompense, faute d’avoir vécu celle de franchir le fil d’arrivée.
Épilogue
Rien de compliqué ici. Au-delà de la déception de ne pas avoir terminé et du gros doute que j’aurais envie de répéter l’expérience, je ne peux qu’être heureux d’avoir pu participer à un tel évènement. Je reconnais la chance que j’ai, pour différentes raisons, d’avoir le luxe de me permettre de vivre quelque chose comme ça. À la fois, même si c’est la ouate dans laquelle je vis qui rend l’ouverture de telles portes possible, je me donne tout le même le «courage», non pas d’avoir affronté ce parcours monstrueux, mais de m’être permis de prendre le risque de vivre quelque chose d’un peu fou. Parce que c’est facile de contempler les possibles, mais c’est autre chose de les matérialiser, surtout quand le chemin est long et exigeant. Et le parcours pour se rendre à la ligne de départ a été une aventure en soi, un engagement qui a occupé mes temps libres de façon positive, et qui m’a maintenu sur une voie de prendre soin de ma santé. Je me répète sans cesse, avec un peu d’effroi d’ailleurs, que la vie est courte, et que je ne veux pas avoir de regrets d’être passé à côté. Bref, à travers les hauts et le bas de ce voyage, puis ici son récit, c’est pour moi la chose essentielle à retenir et pour laquelle je retire le plus de fierté : je me suis donné les moyens de vivre un rêve.
À une prochaine aventure… sûrement moins imposante,
Martin Hotte, cap #78

Pour des photos incroyables : https://www.instagram.com/silkroadmountainrace/
Le parcours : Silk Road Mountain Race 2026 FINAL · Ride with GPS
Le classement : Silk Road Mountain Race 2026 — MAProgress
Le decription des vélos: Rigs of the 2026 Silk Road Mountain Race (Part One) – BIKEPACKING.com
Rigs of the 2026 Silk Road Mountain Race (Part Two) – BIKEPACKING.com